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fictions / anti-fictions / prose urbaine
par Frederic Rappaz, depuis 2002.

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Lettre à Memphis #034

25 juin 2005

CHICAGO (ILLINOIS)
Chère correspondante, bonjour chez vous.

Avouons-le: je suis un peu sombre comme individu, et cela transparait dans la correspondance que nous échangeons, et aussi dans celle que j'échange avec d'autres. Ma correspondance me semble dark. Elle m'embarasse un peu, mais qu'est-ce que l'embarras, sinon un sentiment qui me suit tout le temps?

Est-ce que je me cache la vérité en lançant des utérus de porc un peu partout, sur les satellites des ex-voisins, entre autres ? Se commettre en actes gratuits, dada («mouvement artistique créé en 1916, protestant par la dérision et l'irrationalité contre l'absurdité universelle»), politiquement déchargés. Aucune portée, aucun intérêt, aucun but même pas celui de bousculer l'ordre établi. Le train aérien passe au dessus du café Half and Half, dans Wicker Park, avec un grondement, un froindement sourd, un roulement de ferrailleries qui arrive de derrière mon arrière-crâne, déloge les sons dans mes tympans, décire la chose, station Damen, ligne bleue, vendredi midi, l'estomac vide.

Chère correspondante, on parle de ne plus revenir.
Non, je ne veux pas rentrer. Parce que je sais pertinemment ce qui m'attend: jobs poches, comme celles des dernières années, keep making coffees and coffees and coffees. Payer mes dettes pendant le mois de juillet -parce que d'ici trois jours mon amie le compte en banque est vide et je suis sur la carte de crédit. Seule une bonne grosse ride de Greyhound magique va m'épargner des dépenses, va me fournir un éphémère sursis.

Payer des dettes en juillet, flamber la balance en boisson: voilà le tableau.
L'alcool est un ami certain: voilà le point où j'en suis.
Certains l'ont trouvé plus tôt. Moi j'ai 26 ans, je l'ai trouvé dans les derniers mois et j'essaie de l'accepter en me caressant le foie. Je suis lourd. J'ai l'air de m'amuser, mais -et attention, que je t'inverse un verbe et un pronom- mais m'amuse-je?

Quoi d'autre m'attend au retour?
Trois années d'université. Ensuite ne pas me payer tous les vagabondages que j'aimerais faire, parce qu'il faut travailler et justifier ces considérables emmerdements que l'on nomme études. Parler douze millions de langages qu'on ne pratique pas, parce qu'on reste chez soi. On reste avec son réseau de potaches à picoler parce que, pas plus désespéré que son prochain, on sait bien s'entourer. C'est qu'on est plusieurs à s'en envoyer jusque là dans le neighborood. Doit bien y avoir des raisons... On s'encourage mutuellement.
Trente ans, 35 ans? Quand est-ce qu'on commence à s'amuser pour vrai? Quand est-ce qu'on se rend compte qu'il est trop tard? Excuse-moi, j'anticipe que l'calice maintenant, mais y faut bien que ça s'passe...

Je vais me faire tatouer. Tiens il y a un studio à Chicago, dans le neighborood mexicain, où je me gonfle de quesadillas depuis deux jours, un studio qui s'appelle Tomato Tattoo. Peut-on trouver nom plus viril? Je vais me faire tatouer «Right now is the only thing that matters» sur le bras gauche. Ou sur la main, pourquoi pas. Ce sera dans un but pratique après tout, fuck l'esthétisme! Ce sera un reminder. Je l'aurai sous les yeux constamment, je n'aurai plus d'excuses.

Je vais me faire imprimer un t-shirt: «Illuminate me». Illuminez-moi dans tous les sens du terme. Illuminé en Illinois.
Des gens crèvent de partout. Crèvent pour vrai (ce n'est pas une métaphore). Ils meurent, mangent de la merde au petit déjeuner, et ça c'est quand ils mangent quelque chose. Et moi je me plains et j'assombris the Land of Lincoln, la laine de Linqueune, au grand complet, par mon air sombre et mes ruminements mal placés. Turn on the bright lights, ce serait une idée.
Comment?

Frederic Rappaz © 2002-2005
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