MEMPHIS (TENNESSEE)
Chère correspondante, cher correspondant, bonjour chez vous!
Comme ceci est délicieusement absurde, presque irréel lorsqu'on n'y pense pas, mais en même temps, lorsqu'on s'attarde à y réfléchir ne serait-ce qu'une milliseconde, tellement prévisible!
À l'aube, à sept heures précises, je suis entré dans une petite ville (environ 600 mille habitants) du sud des États-Unis. Non, pas le sud... pas le sud exactement... Comment dit-on chez vous? Le «mid-south».
Tout bon Mouslime doit aller à La Mecque au moins une fois dans sa vie. Je suppose que les gars comme moi, une fois au cours de leur existence, doivent se rendre à Memphis.
C'est écrit sur un édifice, quelques dizaines de mètres au-dessus de la Mississippi River, alors que le bus tourne et entre dans la ville: «Home of the Blues, Birthplace of Rock and Roll». C'est un pélerinage, je le sais maintenant. Un chemin de croix assis sur les pneus des increvables Greyhounds. Memphis, Tennessee est un rite de passage, c'est une bar-mitzvah, c'est une circoncision.
Mes cheveux sont gominés, impeccables. S'il y a un jour dans ma vie où je dois être bien coiffé ce doit être ce jour-là.
Dans l'autobus 43, presque désert, sur Union Street, un grand type complètement ivre entre, entreprend d'entreprendre la conversation avec une septuagénaire toute Noire, toute ridée, qui se fiche de lui, et leurs accents résonnent dans la 43. Au dessus de ma tête, une pub:
«Need directions?
-God»
Il tourne sur Bellevue, la vieille dame descend dignement, ses cheveux blancs sont tirés vers l'arrière, attachés serrés derrière sa nuque; et en disparaissant sous les deux marches, elle tremblait de tout son corps usé. Direction boulevard Elvis Presley. Je débarque, presque au hasard, mais le hasard veut aussi que je sois débarqué exactement au bon endroit. C'est ici, quelque part sur ce large boulevard au bitume massacré, entouré par un buffet chinois miteux et quelques boutiques de souvenirs, que se mélangent le sacré et le profane, comme il y a soixante ans s'entrecroisaient Noirs et Blancs dans les champs de coton du south et du mid-south, se côtoyaient sur Beale Street malgré les portes jumelles, une pour les «whites», l'autre pour les «colored»; soulevaient les masses à grands cris, des champs aux galeries de l'Amérique rurale, aux postes de radio des cuisines de campagnes. Sur Union, dans les studios de Sam Philips et Rebecca Burns se succédaient, de toutes les formes et de toutes les couleurs. Puis à grands coups de guitares soulevaient les masses des fifties, coulaient sur, gominaient le continent, puis bientôt la Vieille Europe.
Voici vos frères et soeurs human beings: Johnny et Vanessa, rockabillies californiens, dans le sous-sol du King. Ou ces deux journalistes d'un quotidien de Londres, qui m'accrochèrent près de la tombe d'Elvis A(a)ron Presley et qui me suivirent à travers Graceland, à travers chaque pièce interdite, aux tapis à poils longs. Quelques photos dans le jardin: s'il y a un jour dans ma vie où je dois être bien coiffé ce doit être ce jour-là.

En 1935, Elvis avait un frère jumeau, mort-né. Comment serait notre monde à travers les bombes aujourd'hui si cet enfant, Jesse Garon Presley, cet autre enfant seulement, avait dû survivre ?
Combien de dents auraient chacun de ces Noirs qui traînent dans les rues de Memphis en mendiant un dollar pour un verre de bière? Dieu a-t-il besoin de directions pour envoyer ses enfants s'exploser dans les forêts du Viet-Nam, les montagnes de l'Afghanistan, les autobus du Moyen-Orient, le London Underground et les trains espagnols ? Combien de cadavres de plus, combien de cadavres de moins sans Memphis, Tennessee ?
Aujourd'hui, aux quatre coins d'un internet qui tourne rondement tournent des milliards de panacées encodées numériquement, ce sont les panacées de notre époque, et leur nécessité ne diffère pas de la nécessité des panacées qui sortaient de gorges brûlées par le soleil dans les champs de coton du Mississippi, du Tennessee, de l'Arkansas, il y a six ou sept décennies.
Chers correspondants... si cet autre enfant avait dû naître en 1935, et si Jésus-Christ, et si Mahomet, et si un Bouddha endormi sous un arbre, serait-ce mieux ou serait-ce pire ? Où serait le monde et où serais-je en ce moment, dans le monde, sinon à Memphis ?

Frederic Rappaz © 2002-2005
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