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fictions / anti-fictions / prose urbaine
par Frederic Rappaz, depuis 2002.

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Lettre de Memphis #042

20 juillet 2005

MEMPHIS, TENNESSEE
Chère correspondante, bonjour chez vous!

Depuis mon entrée dans cette bourgade légendaire du Tennessee, sensée être l'objectif, la conclusion de ce voyage, son but final, j'essaie de donner à la chose, à l'événement, une dimension mystique, profonde. De le distortionner en quelque sorte. Non pas distortionner les faits, mais simplement jouer, une fois de plus, avec les perceptions, les sensations et les apparences.
Memphis est la cité que je gardais dans mon horizon tout ce temps, depuis le matin, très tôt, où je me suis embarqué à la station centrale. Un pélerinage, que je disais. «Come on pilgrim, you know he loves you».

Avouons le maintenant, sans distortion: Memphis est une ville plate, ennuyeuse. Mais je n'en suis pas déçu; je n'avais aucune attente particulière à ce sujet. Memphis est un peu crade, joliment conservée au centre, mais un peu inquiétante si on s'éloigne trop de Beale Street. Le long de Bellevue et du boulevard Elvis Presley, rien à part des parking lots, des stations service, des maisons espacées les unes des autres, pas de trottoir souvent.
Au petit centre-ville (des barrières de métal sur deux ou trois coins de rue et voilà Beale fermée à la circulation automobile le soir), des touristes et presque rien d'autre, qui zigzaguent, paquetés, entre les notes de musique gravées sur le trottoir, en cherchant le nom d'Hank Williams. Un petit parc, avec un groupe de blues, où tu ne t'arrêtes pas parce que plein de gens te tournent autour pour te mendier de l'argent. Un club s'apprête à fermer pour la nuit, dès la conclusion de la finale de la NBA. Memphis a maintenant son équipe de basket mais, néanmoins, il n'y a guère plus de quatre personnes dans le bistrot pour regarder le match à la télé.

Maintenant je me demande... pourquoi donc un touriste viendrait-il se perdre, en campagne, dans le Tennessee? Moi j'y suis pour accomplir la base touristique, tourisme pour dummies. Pour la première fois, et peut-être bien que ce sera la seule fois de mon existence, je me rends quelque part pour accomplir le travail minutieux pour lequel le touriste moderne a été inventé: en un minimum de temps -la fin de ce voyage me souffle dans le cou et j'ai le compte en banque qui m'embrasse la nuque malicieusement- faire et voir le maximum de choses.

La base touristique donc: le Rock and Soul Museum, que je te conseille chaudement, part des origines rurales du blues américain, chemine jusqu'au rock and roll, déboule sur le soul en passant par l'assassinat du Dr. King, au balcon du Lorraine Motel, à Memphis, Tennessee.

La visite des Sun Studios est extraordinaire. Un instant tu es dans le bureau de Rebecca, l'épouse de Sam Philips, le blues lover qui a commencé à enregistrer, moyennant quelques dollars, les bluesmen noirs du sud, sans se douter de la révolution qui débuterait quelques années plus tard au coin de Union et Marshall.
L'instant d'après, tu es sur le sol, le plancher sacré, le sol même où Carl, Cash, Muddy, B.B., Jerry Lee, Howlin' Wolf, Ike (Turner), Rufus (Thomas) et Roy (Orbison), et bien entendu Elvis ont enregistré au début des années 1950.
Les tuiles du plafond ont été placées par Sam Philips lui-même, elles sont toujours là aujourd'hui. Tout ce qui contribue à l'acoustique de l'endroit demeure inchangé, et c'est dans cette pièce de huit mètres sur cinq, ou à peu près, que de nouveaux groupes, et des revivalists de tout acabit (Brian Setzer, Reverend Horton Heat) viennent enregistrer au Sun depuis sa réouverture en 1985 -mais de nuit seulement, les journées étant réservées aux visites à neuf dollars des studios.

Puis enfin Graceland, parce que c'est bien obligé. C'est davantage un musée qu'une maison ordinaire. D'ailleurs, quel intérêt à visiter une piaule, même pas si grande ou si luxueuse, perdue sur un boulevard tout ce qu'il y a de plus banal? Les pièces ne sont pas tellement grandes, le sous-sol rocke vraiment, l'entrée de Graceland est située à quelques mètres de la rue (un peu plus et on regardait la télé avec eux, à partir du trottoir), la balançoire de Lisa Marie rouille dans la cour arrière... et le King habite toujours l'étage supérieur, c'est pourquoi on ne peut visiter ces pièces.
Dans le Meditation Garden, où se trouvent les pierres tombales de la famille Presley, je me suis fait accrocher par deux journalistes britanniques. Elles en étaient à l'avant-dernière journée d'un voyage de trois semaines aux États-Unis. Après les surfers de Californie et les cowboys texans, elles étaient à Memphis pour chasser du retro-psycho-crappo-rockabilly. Elles m'ont choisi, ainsi que Johnny, un type de San Diego. Alors on a refait Graceland avec les photographes du Independant. Je ne sais pas si elles ont gardé les photos pour le journal. Maybe i'm big in Europe maintenant, et je ne le sais même pas.

J'ai accompli le travail du touriste. J'aime bien dire que je suis un pélerin, ça sonne mieux. Il a fait chaud, extrêmement chaud, tout au long de la route qui m'a mené jusqu'au but, jusqu'à la destination finale de ce voyage. J'ai vu Memphis sous 97 degrés Farenheit. J'ai vu Memphis comme d'autres ont vu la Mecque.
Naître à Memphis, y grandir, doit être atroce. Mais regarde maintenant avec moi, tout autour de Memphis, Tennessee, entends maintenant surtout, ce qui est sorti de ce lieu sacré. Les Dieux ont fait du beau travail.

Sun Studios, Memphis (Tennessee)

«I feel strong, I feel lucky»
(Pixies, Letter to Memphis)

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