«Wake me up when september ends»
(chapitre I)
Je ne crois pas qu’il soit bon, nécessaire, approprié, de me demander ce soir si mes jours ou –pourquoi pas?- mes heures, sont comptés.
Au-delà d'une réponse trop évidente (oui) qui ne satisfait que rarement, je me mets à soupçonner Dieu d’être soupçonneuse; une matrone, une mère méchante et cruelle, une marâtre aux bras robustes et poilus, une enfanteuse indifférente vis-à-vis celles et ceux qu’elle a enfanté, bref une génitrice indigne, insatisfaite de ses propres créations, donc insatisfaite de sa propre œuvre créatrice d’enfantement, qui pour en camoufler les imperfections, les bouts qui dépassent, les échardes aux doigts, avortons de moutons noirs et passages plus raboteux, fait mine que tout va bien, dénie les problèmes qu’on lui pose, élude les questions dont on la presse, s’obstine à demeurer silencieuse.
Une réponse trop évidente, trop brève ou trop prompte sous-entend que quelque chose, quelque part, a été truqué ou tronqué, caché en tout ou en partie. Pendant que la mère indigne, insatisfaite, laisse pendouiller des réponses trop simples et trop brèves pour ne pas laisser insatisfaits, il est aisé de s’asseoir, de se prendre la tête et de s’apercevoir que tout va, pour dire vrai, très mal.
La première question, qu’il faudrait te la prendre à la gorge et te la secouer, envoyer les bigoudis maternels partout et éclabousser des métaphores métaphysiques en bas des nuages, des arbres les plus hauts et en bas des cieux, la première question donc : nos jours et nos heures sont-ils et sont-elles compté(e)s ?
La réponse, qui revient tout aussi évidente, brève et prompte, revient affirmative; on devient soupçonneux, on devient du genre anguille sous rush.
Évidemment que tout va fucking mal, à commencer par les famines, les guerres, les skinhead boot parties, les enfants dont le ventre creuse chaque matin, les wifebeaters, les épidémies, haines diverses, bombes, bombardements, sautages de gens, mais aussi à cause de ton bras, ta clavicule, ton genou et autres trucs importants.
Combien de jours nous reste-t-il et jusqu’à quel point sont-ils comptés ? Au-delà d’une réponse simple et courte, du genre de celles que l’on connaît déjà, j’ai en poche un paquet de sous-questions fleuves; et je prends des notes pour le jour où j’aurai l’occasion de défiler ma longue litanie de questions et obtenir, peut-être, si l’on est chanceux, une litanie de réponses précises, satisfaisantes.
Au-delà des milliers de morts, peut-être davantage, qui putréfient la terre et encochonnent nos eaux, il y a mon bras qui me fait mal, ma clavicule qui cède, faiblit et s’amuse à faire trembler mon avant-bras. Mon genou qui m’abandonne aussi et une multitude de tendons qui s’inflamment. Mes muscles fondent et surtout, surtout, mes nerfs qui lâchent. Mes muscles comme de la luzerne, qui s’imbibent, se mouillent, se ramollissent. Je les sens fondre comme mois d’août au soleil.
J’aurai bientôt besoin de ton aide, pour me pousser ma chaise qui roule : «put me in a wheelchair get me to the show». Fous-moi dans un avion et laisse moi rouler à travers ce qu’il reste du monde, le temps que je le voie avant qu’il ne meure, ou que je meure.
J’aurai besoin de toi quand je ne communiquerai plus que par battements de paupières et que tout le reste de mon corps sera paralysé. J’aurai besoin de toi pour déchiffrer les syllabes, les codes de communication que j’aurai élaboré, faute de pouvoir faire davantage, lorsqu’il ne restera plus que mon cerveau (et mes paupières!) d’encore fonctionnels.
On se promènera dans les parcs derrière nos maisons, le fauteuil qui zigzague en cowboy entre les condos (c’est que le Centre-sud sera rendu huppé que l’crisse!); tu pousseras le fauteuil qui roule et, une paupière à la fois, clin d’œil par clin d’œil, je te dicterai longuement, très lentement, mes pensées de la journée. Ça me prendra parfois tout le jour pour accoucher d’une single phrase! Ensemble, nous rirons à la gueule du bon vieux temps et de l’époque où je pouvais faire autre chose que de seulement cligner des yeux.
