Dans la Liste des choses a faire en 2003 (23 décembre 2002), cinquième ligne:
«--Élaborer des rumeurs farfelues au sujet de son concierge»
(suite de la première partie...)
Aucune, sauf peut-être les innombrables affiches et pseudo-avertissements qui pullulent aux quatre coins de l'édifice. Presque chaque semaine, de nouveaux messages viennent s'ajouter aux restrictions déjà existantes.
Une promenade du hall jusque au troisième étage, où je demeure, se transforme presque en chasse au trésor, en quête pour l'affiche ultime, l'affiche merveilleuse qui illuminera notre journée, l'affiche dont la splendosité rejaillira sur tous les locataires.
Progressivement, nous avons vu apparaître "Tenir cette porte fermée" sur une porte d'entrée que je dois justement ouvrir afin d'entrer, "Sollicitation interdite" (alors que même la guignolée n'a pas osé entrer pour nous quémander de l'argent), "Interdit aux chiens" alors que l'on a jamais vu un tel animal dans les parages. La main-mise du concierge s'étend jusqu'aux poubelles, réservées aux "Circulaires seulement" !
Plus récente affiche en date:
«Avis important aux personnes concernées:
dans cet immeuble, c'est tolérance zéro pour les odeurs de "pot" et de stupéfiants.»
J'étais debout dans le couloir, à m'interroger quant aux stupéfiants non-identifiés censés dégager des odeurs, lorsque le concierge, attendant sans doute dans un coin l'arrivée d'un locataire douteux tel que moi, me lança de sa voix tonitruante, qui gronda en travers de sa proéminente dentition, cette phrase édifiante, aux si subtils sous-entendus, phrase désormais célèbre dans mon secteur: «Wouuuin, c't'important ça !».
J'attendis le départ du concierge pour subtiliser l'affiche, qui décore désormais le mur de ma chambre. Mais, quelques heures plus tard, un nouvel averissement, en tout point identique, avait remplacé celui que j'avais dérobé. Le salaud maîtrisait donc les rudiments de la photocopie !
Je demeure vigilant au sujet de ce message d'un incorruptible concierge à ses locataires dangereux, car cet avertissement semble provoquer une vive controverse. Certaines affiches ont déjà été vandalisées, vraisemblablement par les potteux du sous-sol, ceux là même qui depuis des mois font d'un périple vers la buanderie un voyage vers l'irréel et l'insolite, tant les vapeurs d'herbe consumées embaument le couloir.
Mais j'ai confiance que sous peu seront matés les terroristes, les têtes fortes, les dangereux criminels que nous sommes tous et à qui d'inconscients eurent la mauvaise idée de louer un appartement en ces lieux jadis paisibles et enchanteurs.
Car notre concierge est là.
Sous sa gouverne, la vie dans notre immeuble prend chaque jour davantage des allures orwéliennes, et nous serons tous en sécurité et en harmonie tant que ce quadragénaire soupçonneux veillera sur nous, en nous protégeant de ses incisives bienveillantes.
Il y a longtemps, fort longemps déjà, j'exprimais ici une hypothèse, un soupçon, que j'entretenais à propos du concierge de l'immeuble où je reside.
Voici de nouvelles révélations...
Cet infatigable travailleur, ce col bleu robuste, cet énergumène myope que je vois parfois, à l'horizon d'un corridor, se diriger vers moi toutes dents devant, le castor bricoleur de l'étage du dessous à qui je desire rendre hommage aujourd'hui, s'emprisonne, hélas !, dans un anonymat complet.
Sa boite aux lettres ne l'identifie que par cet unique vocable: "Concierge".
Aucun indice supplémentaire n'est fourni par la série de sonnettes qui se trouvent dans le hall de l'immeuble, puisque à côté de ce bouton -dont je me servis parfois pour sonner chez lui à 3 heures du matin, avant de détaler jusqu'à ma propre porte- on ne remarque que son numero d'appartement (le 201) ainsi que ce terme qui revient encore une fois: "Concierge"...
Rien de plus...
Ce concierge sans nom oeuvre sans relache pour assurer aux locataires ingrats que nous sommes la tranquilité d'esprit dont nous sommes indignes.
Dès lors, nous ne trouvons rien de mieux -moi en particulier- que de lui mener une vie impossible.
Nous n'avons meme pas la décence de reconnaitre les efforts qu'il déploie.
Depuis peu, cependant, je le soupçonne de passer ses journées à trimbaler, sans but, planches de bois et feuilles de tôle, qu'il entreposerait en un local secret près de la chambre à fournaise. Car, depuis 9 mois que je le vois travailler, aucune amélioration notable n'a été constatée dans l'immeuble.
Aucune, sauf peut-être...
(Cliquez ici pour la deuxième partie, publiée le 27 février. )
Partager |Hyperlien | Toi, qu'est-ce t'en dis ?On a voulu me faire des histoires à ma banque ce midi, mais j'ai essayé d'en faire aussi alors on m'a consenti le double de ce qu'on voulait me remettre au départ. Je ne me dispute plus, je l'ai assez fait avant, et ça m'épuisait. Maintenant j'exige, et ça fonctionne la plupart du temps.
Dans le métro, j'ai lu ceci:

«Je suis resté 24 heures, 36 peut-être, à regarder le plafond, bourré de cet opium innommable tandis que de l'appartement contigu montaient les grincements d'un amour pédérastique, ce qui ne me gênait pas sauf quand, à l'aube, le petit Méditérranéen au triste et doux sourire est entré dans ma salle de bains et a déposé un énorme étron au fond du bidet, je m'en suis aperçu avec horreur dans la matinée»
(Jack Kerouac Desolation Angels, 1967.)
Puis en gagnant la sortie, j'ai entendu un Mexicain qui n'a pas trop massacré «I Want You» de Bob Dylan, avec sa flûte.
Une discothèque miteuse. La façade extérieure évoquait un salon funéraire.
C'en était sans doute un auparavant, ce qui expliquerait l'odeur de décomposition qui nous monte aux narines lorsqu'on investit l'endroit, le débit de boisson empestant l'humidité tel un sous-sol de banlieue à l'époque du dégel.
Mais il y avait des sofas. Et de l'alcool pas cher.
Et ce cendrier sur pied que j'ai flanqué par terre en me dirigeant au bar.
Et ce haut-parleur fixé au mur dans lequel j'ai failli m'assomer en retournant m'assoir.
On m'a ramené en voiture. Bien au chaud sur le siège arrière, j'ai admiré les poubelles du quartier vagabondant au gré du vent, les bacs à recyclage qui à chaque nouvelle rafale glissaient loins de leurs foyers.
C'était de toute beauté à voir évoluer.
J'échappai une larme en songeant à Tijuana, une larme que la brise hivernale envoya valser avec les ordures qui s'éloignaient de leurs rues natales.
Elle m'entend tourner les pages! Elle m'entend lire et ça la dérange !
Elle est sortie de sa chambre pour me dire qu'elle essayait de dormir, mais qu'elle m'entendait lire.
Le crime suprême: lire. Reading is evil. Lire c'est le mal.
Interdisez à vos enfants, présents ou futurs, de lire quoi que ce soit.
J'avais d'abord jugé que trop de gens attendaient en ligne, non pas pour aller au guichet, mais simplement pour entrer dans l'ascenseur qui mène au huitième étage, puis au guichet.
De toute façon, je n'avais pas avec moi le reçu que l'on m'avait remis en décembre. Et puis j'avais faim... Donc je suis rentré chez moi, tranquillement, profitant du soleil, et me promettant de revenir le lentemain.
Ce que je fis, par un temps exécrable, sous la pluie et la grêle. La file devant l'ascenseur était encore plus longue que la journée précédente. On y reconnaissait parfois les mêmes visages, et on y surprenait un Marseillais repassant ses leçons d'allemand.
Bien que les bureaux aient ouverts à peine une heure plus tôt, la dame qui m'a répondue, au huitième, avait déjà l'air excédée.
J'ai patienté jusqu'à son guichet en fixant méchamment l'imbécile à qui j'avais eu affaire le 12 décembre.
La préposée, une Haïtienne revêche et mal fagotée, a cependant fait moins de manières que l'abruti. Elle m'a demandé la date à laquelle mon passeport avait été délivré.
Je lui ai répondu que c'était le cinq, ou le six, ou le neuf janvier. Je ne savais plus; il y avait eu du retard.
La femme a rétorqué que, puisque je n'avais pas ce reçu que je n'avais même pas pris la peine de chercher à la maison, il lui fallait la date exacte où mon passeport avait été délivré.
Je ne lui ai point fourni de date plus précise, mais elle l'a trouvé quand même. Et rapidement en plus, c'est beau de les voir évoluer lorsqu'il font preuve de débrouillardise.
La dame a ensuite demandé à voir une pièce d'identité. Je lui ai montré une carte qu'elle s'est empressée de rejeter en disant`: "C'est pas valide".
Alors j'ai sorti de mon porte-monnaire le bout de papier que l'on m'avait donné lorsque j'avais demandé à renouveler cette carte expirée.
La préposée a examiné le document, m'a demandé si je ne possédais pas autre chose que ce simple accusé de réception. J'ai répondu que non, qu'on m'avait dit que ça suffirait.
Elle a fermé sa gueule, a inséré l'accusé de réception, plié en deux, dans un petit carnet noir, m'a tendu le tout et je suis parti. J'ai mon passeport.
J'ai attendu d'être chez moi pour l'ouvrir et le regarder. Je ne l'ai encore rangé nulle part, et régulièrement depuis 24 heures, je l'ouvre, observe les quelques lignes imprimées à droite de ma photo, feuillette les vingt pages vierges qui compose le précieux document.
Puis je le referme, le repose...et le regarde à nouveau.
Et je ne sais trop que penser de ces quelques feuilles, jointes dans ce petit livret d'apparence inoffensive, mais qui pourrait déclencher un monstre.
J'ai du mal à croire que ce carnet de quelques centimètres détient autant de pouvoirs, parce que je le regarde quand même assis par terre, le cul sur un tapis maculé de taches de café, entouré d'objets rangés sommairement autour de ma couchette, et que j'entends le vent siffler dehors.
C'est février, tout est figé par le froid et la glace. Puis je me demande ce que je ferais si la même scène avait lieu à la fin mai et que ce gros pot en verre avec de la monnaie dedans était plein jusqu'au bord.
Je ne trouve pas de réponses alors je reprends le passeport, le tourne, le retourne, l'observe à nouveau et le repose là où il se trouvait, puis je laisse le temps filer encore jusqu'à ce que le pot se remplisse, que l'hiver se pousse, et que l'idée apparaisse.
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(Source: Mason City Globe-Gazette, 3 février 1959.)

