Claudio Magris:
Aux sources du Danube
Par Evelyne Pieiller
magazine littéraire n°262 -
Février 1989
Claudio Magris a descendu le Danube, comme Wilhelm Meister a traversé l'Allemagne : pour aller à la rencontre de soi, par la découverte des autres. "Danube" est un récit de voyage, il peut également être utilisé comme un merveilleux guide, mais c'est avant tout une réflexion morale, l'acte d'un homme qui entreprend de se demander ce que signifie, tout uniment, une vie d'homme. Avec "Danube", Magris entreprend le grand voyage qui mène de l'affirmation de son identité à la fascination pour l'étrangeté du monde, de l'exploration du monde à la nécessité de se trouver un centre, une règle, une éthique.
Ce n'est évidemment pas par accident que ce vagabondage initiatique choisit le Danube pour se déployer. Au fil des 3000 kilomètres qui mènent de sa source, en Forêt Noire, au delta, en Mer Noire, ce fleuve, beau comme l'archétype même de tous les fleuves, dit le temps qui passe, et les légendes qui le transmettent. Il dit l'Histoire qui bouleverse, et la pérennité têtue des paysages, les brutalités infligées aux peuples, et leur grandeur. Parce qu'il coule à travers toute la Mitteleuropa, il est le symbole magnifique des mondes qui s'effondrent, et qui se refont. Mais ce que Magris va chercher le long de ses berges, c'est moins le souvenir d'un grand Empire qui s'est décomposé, que les traces de ce qui fut, les mélanges qui s'y opérèrent, la singularité de chaque coin de terre.
Magris, dont on sait qu'il est un spécialiste de l'ère des Habsbourg et de la culture autrichienne fin de siècle, qu'il a écrit des études importantes sur W.Heinse et sur Roth, ne pratique pas ici le regret. Ce qui lui importe, ce sont les questions que pose un double mouvement : celui du temps, celui des frontières. Il ne s'agit en aucun cas pour lui de le déplorer, mais tout au contraire, de transformer ce qui pourrait s'y dire de possibilité d'effacement, en affirmation du pouvoir de la mémoire, et en célébration discrète du grand jeu déroutant du vivant. Il descend le fleuve, il salue, ville par ville, le formidable poids du passé, mais c'est pour en voir la particulière beauté aujourd'hui. Tout au long du Danube, c'est moins aux écrivains qu'il fait référence, qu'au génie du lieu, tel que l'ont inventé les faits réels, les anecdotes, les gens, tel aussi, parfois, que subitement il s'offre à lui, Magris, au détour d'une rue, ou dans un café, saisi par son regard à lui, sa disponibilité, son propre réseau d'images. Magris n'entend pas proposer un Baedeker danubien, même littéraire. Il va, il se laisse porter par les méandres du fleuve, il se laisse envahir par ses souvenirs, par la mémoire commune, il se situe, et se dépouille, pour mieux lentement appréhender l'essence de cette vieille Europe du milieu, et écouter ce qui en lui fait écho à la fin de la Cacanie, et à sa métamorphose en petits Etats compliqués.
Magris se promène, de petits chapitres en petits chapitres, fait la pause, commente ses réactions, se laisse, splendidement, inquiéter. Tout "Danube" tient dans la conjugaison du bonheur pris à regarder, à décrire, à "lire" le paysage, et du vertige devant la question de la sagesse à faire advenir en soi, alors que l'Histoire exhibe sa folie. Magris n'est jamais là où on l'attend. Il glisse sur Vienne, il se contente de quelques allusions à Musil ou Roth, alors qu'il rêve tranquillement autour de Stifter, et est exactement fasciné par la multiplicité des
langues en Roumanie. Mais c'est que Stifter, le grand romancier autrichien, lui parle d'un rapport à la vie, humble, obstiné, qui se satisfait de regarder l'arbre d'en face et de transformer ce simple regard en action de grâces, c'est que les vingt-quatre groupes ethniques de la Volvodine, le hongrois, le serbe, l'allemand, le slovaque, l'ukrainien, le yiddish, présents en Roumanie, lui évoquent un passé insurmontable, une richesse irréductiblement vivante, malgré tous les efforts contraires, une diversité fabuleuse que rien jusqu'à maintenant n'a pu tuer. Plus que l'effacement, c'est la trace qui lui importe. Tout ce qui fait résistance au néant. A l'oubli. A l'indifférence. A la neutralisation des valeurs.
Magris ne parcourt pas la Mitteleuropa pour nourrir sa nostalgie. Tout au contriare, il la définit comme "une grande civilisation de la défense, des barrières opposées de la vie", pour lui "la culture danubienne est une forteresse", et quand il fait allusion à un de ses héros, Musil, c'est pour remarquer qu'il "n'aurait jamais pu écrire l'Evangile", alors que "Dostoievski y est presque arrivé". Magris n'est pas vraiment un ardent défenseur de la vieille Europe du centre, il lui reconnait sa force d'ironie, son élégance, mais il n'est pas sûr que c'est lui qui permettra, à lui, homme de cinquante ans, homme de livres, citoyen d'un monde effrayant, de vivre. Ce qu'obstinément il traque, c'est l'horreur du mépris, la crainte de l'autre, l'étranger, la toute-puissante bêtise. Ce qui est omniprésent, dans ce Voyage, c'est le nazisme, de Céline à Heidegger, d'Auschwitz aux vieux juifs qui, à 80 ans, écrivent, pour la première fois, des poèmes. Toute la beauté de ce livre tient à la souffrance discrète de Magris, à cette butée contre l'enfer, à cette obsession de la mort, de la mise à mort, qu'il repère aussi bien dans l'indifférence qu'on éprouve envers les formes de vie animales, que dans le renoncement à la réflexion.
Le Danube est, littéralement, un pré-texte : il lui permet de faire jouer toutes les données qu'il possède, toutes les amours et ses indignations, de les faire converser avec les données du réel, détail livresque ou contemplation, pour tracer le champ de ses perturbations, et chercher un apaisement. Mais ses perturbations, il nous les donne, il les fait nôtres. Il les fait nôtres en cassant les fantasmes autour de la Mitteleuropa, en privilégiant son "babelisme", en rappelant les chagrins des peuples, en insistant sur leur extravagante incompréhension les uns des autres, en faisant trembler les frontières. Il les fait nôtres en nous invitant à suivre le cheminement mental d'un homme, dans sa pluralité, dans ses contradictions : au long d'un monologue intérieur tramé de faits, d'informations érudites ou bizarres, qui dérivent vers une émotion, puis se construit une théorie, et on continue. Il y a là un courage et une liberté fastueuse, qui suscitent à la fois une rêverie joyeuse, et le retour sur soi.
Quand on apprend que le Delta est le royaume des Lipovènes, ces Vieux-Croyants venus jadis de Moldavie parce qu'ils refusaient de croire au même Dieu que le Tsar, qu'un ingénieur a consacré sa vie au Danube, sur lequel il a écrit 2614 pages, qu'il y a là-bas un tout petit coin de France, réservé à la tombe vide de La Tour d'Auvergne, on est heureux. On flâne dans un immense roman, tout en tours et détours. Quand on lit que la syntaxe de Jean-Paul est à l'image de l'Allemagne d'alors, tout en particularismes, close sur son village, et dépourvue de centre, on est stimulé. Et, ayant ainsi accès à notre propre pouvoir de rêverie douce et d'organisation de notre réflexion, nous sommes prêts à entendre cette voix qui, modestement, radicament, se demande comment penser l'atrocité, la douleur, comment vivre la peine, comme vivre, tout court. Magris est un contemporain : c'est dire qu'il ne se remet pas du deuil de la totalité, de l'impossibilité des synthèses globales, tout en reconnaissant leur leurre. C'est dire aussi qu'il sait qu'un homme, c'est une mémoire double, la sienne propre, et celle de son temps, et qu'il faut se débrouiller avec ça. Il n'y a plus de héros, parce que tout le monde l'est.
Le récit de Magris a des accents comparables à ceux de Walter Benjamin. Il faut faire du savoir un acte, lire le monde et se lire semblablement, tout en restant ouvert à l'étrange confluent où l'individu devient impersonnel, tout comme le Danube, gros de milliers de ruisseaux, devient le Danube, puis se perd dans la mer. Magris est un mystique d'aujourd'hui : nerveux, laconique, il cherche la joie, et la dignité. Au terme du parcours, on a fait un chemin qui, du passé jusqu'à maintenant, de la littérature aux échos de village, du génocide à l'idiotie banale, de l'"illumination" devant un visage ou une place au détail d'une colonne, nous permet de regarder avec plus de défiance l'individu multiple que nous sommes. "Danube" est le livre du milieu du chemin, du milieu d'une vie : il est porteur de gaieté et de trouble, comme un Montaigne électrisé.
Envoyé par - François - le juin 9, 2003 11:19 PMQuelle joie de pouvoir lire un coup de cœur de la sorte !!! C'est tellement plus stimulant que la prolifération des coups de gueules qui nous assaillent trop souvent. Un texte bien ficelé, avec une attitude qui vous honore.
Je vous souhaite un franc succès avec votre carnet. Vous êtes inspiré et inspirant !
Émanuelle
Ph. D. (Histoire de l'art)
Certainement que la lecture apporte beaucoup. La comparaison avec la musique éveille chez moi un questionnement. La musique actuelle ne passe plus de message à part celui d'aimer, d'aimer surtout l'artiste qui la chante. Si les artistes québécois qui osent étaient davantage écoutés et diffusés peut-être assiterions-nous à un éventuel réveil collectif ? Mais tant que la musique servira à boucher un trou entre deux monologues ennuyeux d'humoristes qui réchauffent toujours la même sauce, la musique (le texte qui l'accompagne la musique également) ne pourra jamais avoir de profondeur, surtout sur les ondes.... Même dans les radios communautaires dont certaines émissions sont culturelles, on se sert de la musique pour se donner un moment de repos entre l'analyse partie A et B d'un livre que les gens aurait avantage à lire qu'à écouter la critique sur les ondes........ Bref, tout ceci pour dire que ma culture est musicale et que la lecture est pour moi que le fardeau de mon travail ! J'ai fini ! Merci !
Envoyé par: Pascal Lacasse le juin 10, 2003 05:32 PMJe n'ai rien contre la musique. Au contraire. Là où elle me tanne, c'est son omniprésence. Elle est partout : au supermarché, dans la rue quand de petits commerçant la sortent hors de la boutique, etc. Comme si le silence était quelque chose d'anormal. Mais pour revenir à la lecture : lors de notre maîtrise mon cher Pascal, je me souviens d'un étudiant qui m'avait regardé lorsque je lisais Le Devoir en disant : « Hein, tu lis Le Devoir ? ». Trop intello ? Trop exigeant ?
Envoyé par: Francois Marcotte le juin 10, 2003 06:04 PMLa lecture apporte beaucoup à l'équilibre des personnes, elle peut même réaliser une actualisation de soi permettant que la rue des pins ne soit pas "le seul attachement identitaire qu'il reste". Misère ! Qu'on leur construise leur nouvelle bibliothèque au plus vite, ils en ont cruellement besoin !
Envoyé par: Isa le juin 12, 2003 03:32 PMJ'abonde en votre sens chère Isa ;-)
Envoyé par: Francois Marcotte le juin 12, 2003 07:49 PMAutre suggestion de lecture :
Paru récemment aux Éditions Nota bene
http://www.notabene.ca/
L'Espace en toutes lettres, sous la direction de Rachel BOUVET et EL OMARI
"L'enjeu principal de ce recueil de textes est d'amorcer un dialogue entre géographes et littéraires, de mettre en place les conditions favorables à un échange interdisciplinaire ayant pour but d'explorer le rapport à l'espace et de permettre à deux perspectives tout à fait différentes de se croiser. " L'espace en toutes lettres " : l'espace comme lieu, réel, physique, appelé aussi géographique; comme lieu du déplacement, du mouvement vers l'ailleurs ; comme traversée des frontières par l'écriture ou la lecture. Lettres au pluriel, afin d'aborder le rapport à l'espace sous l'angle de la diversité et de donner au recueil l'impulsion du voyage. Le Québec étant le lieu de rassemblement de tous les auteurs ayant participé à cet ouvrage, le périple s'effectue d'Ouest en Est et propose au lecteur une dérive à travers les cinq continents."
Envoyé par: Me A. V. le juin 28, 2003 11:18 AMExcellent Blog and Excellent Post ! Keep it Up.
Sarah William
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