vendredi, le 3 octobre 2003

La place royale de Québec : une place urbaine muséifiée (I)

Bien des choses ont été dites à raison mais aussi à tort et à travers sur le site de Québec urbain à la suite de mon billet sur la remise d'un prix Pollux à la Place Royale à Québec dans le cadre de l'émission de télévision Les francs-tireurs. Dans le but d'apporter un éclairage sur le projet de reconstitution de la Place Royale qui s'est mis en branle dans les années 60 et qui a conduit à sa muséification ou sa « disneylandisation », j'y vais d'extraits de mon mémoire de baccalauréat en géographie. Ils permettront peut-être de comprendre pourquoi plusieurs personnes, dont je fais partie, critiquent cette place.


LA PLACE ROYALE, UN EXEMPLE DE PLACE URBAINE MUSÉIFIÉE

© François MARCOTTE

Extraits

EN GUISE D’INTRODUCTION

Les opérations de restauration et de reconstruction des tissus urbains anciens posent de nombreuses questions qui dépassent le choix du parti architectural qui a été privilégié. En ce sens, la Place Royale dans la ville de Québec a fait l’objet d’une reconstitution dans sa forme du 18e siècle afin de symboliser le régime français. Pour faciliter l’atteinte de ce but, les promoteurs ont procédé à de multiples démolitions qui ont supprimé un paysage urbain qui s’était développé pendant plus de trois cent ans.

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L’espace urbain implique inévitablement la prise en compte que celui-ci n’est pas homogène mais qu’il se compose plutôt d’une multitude d’espaces comme les rues, les parcs et les boulevards avec lesquels les habitants entretiennent des relations. En fait, ces types d’espaces sont des éléments fondamentaux de la constitution de la ville et la nature de ces relations est susceptible d’être modifiée par certaines opérations de restauration ou de reconstruction urbaines. La place publique, fraction importante de l’espace urbain à travers les siècles, n’échappe pas à la possibilité de se voir dénaturée par ces types d’opérations.

Dans la ville de Québec, la toponymie indique moins d’une dizaine de places publiques dont certaines sont récentes comme la Place de la FAO sur la rue Saint-Paul et la Place de la Gare inaugurée durant l’été 1998. Cependant, c’est certainement la Place Royale qui illustre le mieux la complexité de l’espace public, tant aux niveaux de l’évolution de la morphologie que des fonctions et des perceptions.

Le secteur de la Place Royale occupe une place importante dans l’histoire de la ville de Québec ; c’est en effet à cet endroit que les premiers colons français ont implanté le premier établissement permanent regroupant les fonctions résidentielle, commerciale et portuaire. Pour cette raison, il est décidé dans les années soixante de recréer la Place Royale telle qu’elle était sous le régime français.

Le projet de « restauration » de cet ensemble suscita autrefois de vives controverses compte tenu de la nature des interventions, plus spécifiquement de la philosophie qui a guidé l’ensemble du projet. À ce sujet, une citation de Perla Korosec-Serfaty indique bien la difficulté d’un exercice de restauration urbaine :

« La restauration des monuments historiques suppose donc non seulement une compréhension préalable du passé, mais aussi une vision de l’usage social que l’on voudrait faire du passé. Elle oblige à réfléchir sur « l’objectivité » de l’histoire, sa relativité, comme sur la subjectivité du restaurateur, et sur la cohérence d’une politique de restauration. Elle conduit toujours à des choix doctrinaux, et donc à des controverses de nature à la fois technique, philosophique et esthétique ». (1)

Un survol de la Place Royale, dans sa partie centrale comme dans celle du périmètre juridique, fournit un exemple illustrant le propos de Korosec-Serfaty. Profondément remaniée par une opération de « restauration » urbaine, qui pour certains auteurs fut en réalité une reconstruction, la Place Royale actuelle ne semble qu’un lieu à vocation touristique. Les grandes visées patrimoniales ayant guidé le projet dans les années soixante semblent avoir eu raison de sa vocation première, c'est-à-dire une place urbaine comme support d’un milieu de vie, ce qui suppose la présence suffisante de certaines activités essentielles dans son environnement immédiat.

La question est de savoir comment le projet de reconstruction de la Place Royale a inscrit une rupture avec l’histoire d’un
espace qui était autrefois un lieu de convergence, de coexistence et d’échanges commerciaux dont les profondes mutations ont conduit à une place muséifiée, c'est-à-dire un espace caractérisé par l’absence ou la rareté des échanges sociaux, commerciaux et ludiques et qui, malgré ses qualités architecturales et morphologiques, n’est qu’une sorte de décor sans consistance.

Comment en est-on arrivé à parler de la Place Royale comme un simple décor ? En quoi le projet de reconstruction de la Place Royale a-t-il accéléré le déclin de certaines fonctions et empêché à toutes fins utiles la réémergence d’une vie urbaine diversifiée ? De plus, comment la reconstruction de cet ensemble urbain a-t-elle modifié les rapports entre la population locale et la place ?

À suivre



(1) Perla Korosec-Serfaty : « Muséification des centres urbains et sociabilité publique : effets attendus, effets déconcertants », in Annick Germain et Jean-Claude Marsan : Aménager l’urbain de Montréal à San Francisco. Montréal, Éditions du Méridien, 1987, p. 103.

Envoyé par - François - le octobre 3, 2003 09:20 AM
Commentaires

J'ai hâte de lire la suite des considérations qui seront développées, entre autres les réflexions « sur "l’objectivité" de l’histoire, sa relativité, comme sur la subjectivité du restaurateur, et sur la cohérence d’une politique de restauration ».

Envoyé par: Émanuelle le octobre 3, 2003 12:03 PM