Avant de conclure dans un prochain et dernier article sur le projet de la Place Royale, en voici un assez costaud qui analyse l'espace vécu de la place ou quelle est la relation qu'entretiennent pricipalement les résidents du secteur avec celle-ci. C'est un peu aride comme lecture et on est loin du simple billet, j'en conviens. Cependant, cette partie éclaire sur ce qu'on appelle la muséification.
Suite de l'introduction, de la section intitulée Le concept de place et son usage à Québec et de l'historique de la restauration et de la reconstruction de la Place Royale.
LA PLACE ROYALE, UN EXEMPLE DE PLACE URBAINE MUSÉIFIÉE (1998)
© François MARCOTTE
Extraits
L’ESPACE VÉCU DE LA PLACE ROYALE
Il existe un consensus autour de l’idée que la place publique joue un rôle dans l’intensité des interactions sociales et qu’un tel type d’espace qui montre certaines caractéristiques négatives de ses fonctions ou qui ne favorise pas une certaine convivialité peut être qualifié « d’espace public incivil » selon l’interprétation qu’en a fait l’architecte Albert Lévy . Ce type d’espace qui résulte de certaines politiques urbaines comporte des déficiences qui en modifient son attraction. Parmi celles relevées par Lévy, l’une colle à la réalité actuelle de la Place Royale :
« Une négation du passé et de l’identité du lieu par une pratique de table rase, une indifférence à l’histoire et à l’inscription symbolique dans l’espace public, une non-prise en compte de la mémoire du territoire d’une manière active (sinon en termes patrimoniaux traditionnels) » (1)
Les profondes mutations dont a fait l’objet la Place Royale sur plus de trente années ont modifié le type de rapport entre la population et cet espace urbain, c'est-à-dire précisément l’espace faisant partie du patrimoine individuel et du domaine des perceptions. En fait, l’étude de cet espace qu’on peut qualifier d’espace vécu, permet la saisie des éléments spatiaux et socio-politiques qui ont modifié les pratiques des résidents de la Place Royale, ainsi que ceux qui établissent ou empêchent la multiplication des relations sociales et des échanges économiques actuels. Décoder les barrières qui ont modelé dans le passé comme au présent ces relations relève en partie d’une analyse du paysage de la place comme la configuration des rues et leurs conditions d’accès, le type de gestion particulier de la place et enfin, les perceptions et revendications des habitants qui découlent de la qualité du milieu de vie.
LES DÉPLACEMENTS
Lors de l’opération de reconstruction de la Place Royale, les promoteurs ont procédé à plusieurs destructions de bâtiments afin de mieux faire ressurgir du passé des espaces ou des bâtiments disparus depuis plus de deux cents ans, modifiant par le fait même les axes de circulation qui pénétraient dans la place. Par exemple, la rue Saint-Pierre traversait la place pour atteindre la place du Marché Champlain alors qu’aujourd’hui elle se bute à un bâtiment et à la Batterie-Royale, car les auteurs du projet ont conçu le paysage de la place, autant dans la partie centrale que dans les rues avoisinantes, sur un calque du 18e siècle. Ce type de rue inadapté aux besoins actuels comporte de nombreuses contraintes pour les résidents et les commerçants :
1. absence de cases de stationnements ;
2. rues étroites rendant difficile la circulation ;
3. difficulté d’accès aux résidences et commerces.
Il existe une certaine confusion sur le partage des rues environnantes entre les piétons et les voitures alors que celles-ci ne peuvent circuler pendant certaines heures de la journée, rendant impossible l’accès des résidents à leur habitation. Pourtant, des solutions comme par exemple les rues semi-piétonnes auraient pu être envisagées dès le départ afin de concilier les deux types de déplacements. Ces rues, de plus en plus répandues dans certaines villes européennes, tiennent compte de la mixité des déplacements automobiles/piétonniers alors que la situation actuelle renforce l’isolement de la Place Royale.
LA GESTION DE LA PLACE ROYALE
À cette problématique de la circulation à la Place Royale s’ajoute celle de la gestion de l’ensemble de la place. La responsabilité de l’arrondissement incombe à la SODEC, donc au gouvernement du Québec, qui veille à la gestion du parc immobilier tant commercial que résidentiel et qui confie les activités d
’interprétation au Musée de la Civilisation. On peut questionner le choix d’une gestion publique aussi interventionniste à la Place Royale pour plusieurs raisons. Premièrement, l’argument historique qui a toujours fait partie du discours des restaurateurs et des gestionnaires est contestable du point de vue d’une analyse historique comme l’a fait remarquer Isabelle Faure (2) dans son chapitre consacré à la valeur historique de la Place Royale. De plus, l’unité d’action nécessaire du secteur arguée par la direction de la SODEC (3) pour expliquer ses nombreuses propriétés et par le fait même l’impossibilité que des propriétaires privés habitent le secteur est un argument quelque peu douteux, car la situation actuelle ne favorise pas le sentiment d’appartenance au quartier comme le montre le fort taux de mobilité annuelle des ménages qui se situe approximativement à 50% (4).
Du même souffle, on compte à la Place Royale plusieurs intervenants qui compliquent la gestion de l’ensemble comme l’association des commerçants, la SODEC, le comité des locataires et la Ville de Québec. La multitude d’acteurs et les difficultés d’articuler entre eux les visions respectives sont critiquées par ces mêmes acteurs comme l’association des commerçants de la place, qui par la bouche de sa présidente, déplorait la structure décisionnelle alors que « les décisions sont toujours motivées par des considérations politiques et financières, prises par des gens basés à Montréal, n’ayant aucun intérêt pour la chose historique » (5). Par contre, on peut questionner la préoccupation de madame Roy pour « la chose historique » alors qu’un des commerçants affirmait dans le même article que la Place Royale est « un véritable disneyland », faisant référence à la détérioration de la qualité de vie dans le quartier en raison de l’invasion touristique. Mais il y a quelques années, le ministère de la Culture a mis sur pied une nouvelle structure appelée la Commission de Place Royale qui rassemble ces intervenants et dont l’objectif est de « permettre à la fois aux résidents, aux marchands, aux touristes et aux visiteurs d'être associés dans une même démarche... » (6).
Ce virage des responsables vers la consultation des gens du milieu contraste avec le contexte autoritaire et paternaliste de la reconstruction de la Place Royale où les habitants devaient se contenter de solutions toutes faites à saveur de vérité absolue.
De manière générale, la reconstruction de la Place Royale et sa gestion récente ont eu comme effet direct la modification du milieu de vie pour consacrer une idée du patrimoine ayant conduit à la muséification de l’espace. En d’autres termes, on est passé d’un espace support d’une partie des services quotidiens des habitants à une place dont le rôle est « de matérialiser l’idée du patrimoine commun et de réifier les valeurs qui sont liées à travers des édifices ou un ensemble architectural » (7).
LES PERCEPTIONS ET REVENDICATIONS ACTUELLES DES RÉSIDENTS DE LA PLACE ROYALE
Dans un chapitre du mémoire consacré à la fonction résidentielle de la Place Royale, il a été mentionné que la baisse démographique du secteur est attribuable à un contexte d’étalement urbain et que cette décroissance a été accentuée par l’opération de reconstruction mise en branle dans les années soixante et la disparition des commerces de services et de détail qui suivit.
Si la muséification de la place découlant de la philosophie des promoteurs et des gestionnaires semble évidente, les perceptions et revendications actuelles des résidents viennent confirmer que la Place Royale est un espace hors circuit du reste de la ville. En ce sens, l’analyse d’un sondage réalisé en février 1997 par le comité des locataires de la SODEC permet de qualifier l’état d’esprit des locataires.
Interrogés au départ sur le projet de restauration-reconstruction des maisons Hazeur et Smith, les résidents se sont montrés majoritairement (90%) sensibles à quatre préoccupations :
1. être consultés sur les étapes des travaux sur les maisons Hazeur et Smith ;
2. demander à la SODEC qu’elle élabore et soumette un plan global d’aménagement de la place ;
3. favoriser la vocation résidentielle de la place en adoptant une politique en ce sens et en créant de nouveaux logements ;
4. favoriser l’implantation de nouveaux services pour les résidents.
De prime abord, l’expression de ces préoccupations majeures tout comme le désir qu’il y ait un moratoire sur l’ouverture d’un éventuel centre d’interprétation dans l’une des deux maisons ou la nécessité que la place soit animée en-dehors de la saison touristique montrent que les habitants sont conscients des carences du milieu. En ce sens, ils interpellent la SODEC pour qu’elle apporte des ajustements à ses priorités.
Le deuxième aspect intéressant du sondage a trait à la satisfaction des locataires envers la SODEC, d’une part, dans la gestion des immeubles, et d’autre part dans le déroulement de la vie quotidienne dans le quartier. Au départ, une très large majorité des répondants (92%) se sont dit satisfaits de la qualité des services de la SODEC comme l’entretien et la réparation des bâtiments. Par contre, on peut opposer cette satisfaction de la gestion courante des opérations aux préoccupations des habitants sur la
qualité de vie à l’échelle de l’ensemble de la Place Royale :
- la SODEC devrait intervenir dans le choix des commerces qui se localisent à la Place Royale ;
- l’impression que le développement touristique passe avant les résidents ;
- les habitants devraient pouvoir se prononcer sur le type d’animation à la Place Royale ;
- faire diminuer les nuisances sonores occasionnées par les autocars touristiques et la musique de certains commerces.
À bien des égards, ce sondage amène un éclairage sur le type de rapport qu’entretient l’habitant avec son espace de vie immédiat. D’abord, la gestion du parc immobilier semble satisfaisante selon les réponses des habitants et en ce sens, la SODEC paraît remplir son rôle avec diligence. En revanche, on peut affirmer que la préséance est accordée aux objectifs de rentabilité touristique compte tenu de l’importance des investissements financiers à la Place Royale et dont l’expression se traduit par une importance exagérée accordée à l’interprétation d’un patrimoine douteux.
Dans ce cadre, toutes les conditions ont été réunies pour favoriser la rupture entre les habitants et les fonctions traditionnelles de la place comme la satisfaction des besoins sensoriels et psychologiques (sentiment d’appartenance au quartier) et les échanges sociaux et économiques. Les nouvelles pratiques dominantes à la place comme la consommation esthétique, le passage et l’interprétation historique confirment le sentiment général des résidents qu’ils ne sont en quelque sorte que des figurants.
(1) Albert Levy : « L’espace public peut être incivil », Le Monde, 16 janvier 1998.
(2) Isabelle Faure : « Place Royale quelques choix d’interventions », Québec, Commission des biens culturels du Québec, printemps 1996, numéro 4, p. 3.
(3) Rencontre avec monsieur Benoît-Pierre Bertrand, directeur administratif au patrimoine de la SODEC, octobre 1997.
(4) Idem
(5) Éric Thibault : « Symphonie inachevée », Voir Québec, Vol. 2, numéro 6, 22 avril 1993, p. 7.
(6) Assemblée nationale du Québec, débats de la commission de la culture, mardi 29 avril 1997.
(7) Perla Korosec-Serfaty, op. cit., p. 114.