
Le titre de ce texte est en quelque sorte un hommage à ce film de Pierre Perrault, Michel Brault et Marcel Carrière. « Pour la suite du monde », qui date de 1962, est une oeuvre phare du documentaire et du cinéma direct québécois où on suit sur pellicule des habitants de l'île aux Coudres qui renouent avec la tradition de la chasse aux marsouins.
Renouer avec son histoire, ses sources et peut-être avec soi-même. Son essence.
***
Il y avait plus de trois ans que je n'avais pas respiré cet air salin, celui de Kamouraska. Mardi, j'ai renoué avec ce paysage et cette odeur typique du fleuve : un mélange d'eau, de terre, de sable et de végétaux que j'ai toujours respiré avec bonheur. Cette odeur apparaît et disparaît au rythme des saisons mais le vent est toujours porteur de quelque chose lorsqu'il souffle.
Dans la maison, on entend parfois sa fureur et lorsqu'on regarde par les fenêtres, on voit comment il agite les eaux du fleuve. C'était le cas mardi. Une fureur que je qualifierais de douce puisque c'est comme une musique apaisante auprès du feu.

Bravant cette force de la nature, nous nous sommes dirigés vers le quai en empruntant cet étroit chemin qui borde le St-Laurent. En chemin, on peut y voir un petit où prendre le café du matin doit être meilleur en été. Il y a aussi ces jolies maisons qui font face au fleuve, d'anciennes demeures de la bourgeoisie francophone du début du 20ième siècle, plantées là comme pour défier les riches anglophones d'en face à Pointe-au-Pic dans Charlevoix.
Le quai. Le quai qu'on a laissé mourir en même temps que les goélettes cessaient de voguer sur le fleuve. La honte. Je m'y suis souvent reposé sur ce quai, assis sur ce bloc de béton, placé là comme un bloc erratique. J'y scrutais longuement l'horizon pendant de longues minutes. Nos yeux peuvent apercevoir la silhouette de la côte de Charlevoix et l'Île aux Corneilles sur laquelle on peut traverser en suivant la marée baissante. Mais quand j'y étais le plus heureux, c'était dans les moments de solitude ; le quai m'appartenant, j'y voyais l'invisible. « On ne voit bien qu'avec le coeur, l'essentiel est invisible pour les yeux », a dit un jour St-Exupéry. Dans le passé, y avait ce futur que je dessinais à
grands coups de crayon, parfois bien naïvement, mais je l'avais bien en main. À cet instant, j'ai regardé ce bloc bien immobile comme témoin du présent et de la fatalité.
Avant de quitter le quai pour fuir la violence du vent qui entrait en nous si fortement qu'il nous asphyxiait, j'ai regardé vers le nord-est, vers cette Côte-Nord et cette fille du pays plus éloignée que jamais, mais à laquelle je pense souvent, surtout en prévision de cette journée de jeudi.
J'ai quitté le Kamouraska de ma famille et de moi-même à contrecoeur. Ce Kamouraska de l'hiver, de cette lumière et de ce soleil qui se noie comme la rivière dans le fleuve.

Un homme de tête a-t-on dit de moi. Un être rationnel et cartésien.
Non.
Un homme d'équilibre qui bégaie parfois ses sentiments, les opposent et qui se contredit ? Si.
Finalement, mon Kamouraska m'aura fait le plus grand bien.