Pour voyager moins bête, il y a les bouquins. Non, pas ceux qui vous disent où est le plus proche McDo, mais ceux des écrivains. Tiens, des bêtes, du tourisme et du McDo, voilà qui me rappelle une anecdote. Si vous permettez, je vous la raconte. Ça illustre ce que j'entends par tourisme bête. Premier de deux :
Prague, hiver 1993. Voilà deux mois que je suis dans un pays qui a changé de nom ; Tchécoslovaquie à mon arrivée, maintenant République tchèque à l'ouest et Slovaquie à l'est. Voilà deux mois que j'ai quitté le Québec et son accent, excepté le mien qui me suit et que je ne remarque pas, mais que certains Français résidant à Bratislava m'ont rappelé. Et il ne me manque pas, sinon celui de quelques personnes qui le portent ; des proches, des amis et la famille qu'on est heureux d'avoir par temps dur. Mais en voyage, je n'appelais pas, sauf pour rassurer un grand-papa inquiet. Pas de nouvelles bonnes nouvelles, me disais-je un peu égoïstement.
En ce jour de février, glacial pour les Pragois, frisquet pour moi, je déambule dans les rues du vieux quartier juif. Il y a quelques minutes, je visitais son vieux cimetière, un véritable enchevêtrement de pierres tombales. Selon mon souvenir, le fait que le cimetière soit un lieu exigu obligea qu'on y supperpose des centaines, voire des milliers de pierres tombales à travers les siècles. Par contre, ce dont je me souviens, et cela pourrait paraître anecdotique, c'est d'abord cette lumière ; tamisée malgré le jour, elle donnait à ce lieu une atmosphère de sérénité, indispensable au repos éternel. Puis, pour ajouter à cette ambiance solennelle, il y avait le silence omniprésent, qui perdait parfois son nom le temps du chuchotement de visiteurs ou de la neige qui craquait sous les pas. Enfin, à côté du cimetière se trouve la synagogue et à proximité de celle-ci, un petit musée dédié à la mémoire des personnes internées au camp de concentration de Terezin lors de la Seconde guerre mondiale. Secoué par toutes ces images, matraqué par des récits de l'horreur, je marchais dans la Prague hivernale en méditant sur la futilité de certaines choses de la vie.
Malheureusement (ou heureusement), la réalité de la vie peut nous rattraper au tournant d'une rue...
À suivre...
Le cimetière sous la neige
Février 1993

À mon étonnement, la grande urbaniste Jane Jacobs, décédée il y a quelques mois, avait effleuré la question de la souveraineté du Québec en affirmant que la prospérité et l'essor de Montréal passent par ce choix. L'auteur Robin Philpot expose ce point de vue comme le sien ici et là.
En vous conviant à cette lecture, je terminerai moi aussi avec cette citation de Jacobs qui vaut au plan personnel : « Comme nous le savons, la dépendance est débilitante. Sa contrepartie est parfois aussi vraie. C'est-à-dire que, parfois, l'indépendance libère des efforts de tous genres, dégage des sources d'énergie, d'initiative, d'originalité et de confiance en soi jusque-là inexploitées. »
Tour de villes, tour de taille de villes, détour par l'histoire, puis retour à la ville comme objet d'attraction pour les uns, répulsion pour les autres, une fantastique scène d'études, les villes ne laissent guère indifférents :
« Certains les aiment pour leur architecture, leur animation, d’autres les rejettent à cause de leur criminalité, de l’espace et des ressources qu’elles dévorent, de leur surpeuplement et du stress dont elles sont synonymes. » (Pezzini)
Pour un tour d'horizon, il faut lire l'article Un monde de villes publié dans L'Observateur, le magazine de l'OCDE.
Les jours de lecture sur la terrasse sont revenus. J'ai profité du dernier Salon du livre de Québec pour garnir ma biblio. Alors voici deux essais, puis un roman, pas du tout léger...
Alain Minc : « Ce Monde qui vient », Éditions Grasset, 2004, 154 p.
Une critique du magazine littéraire Lire et un extrait.
Corinne Gendron : « Le développement durable comme compromis. La modernisation écologique de l’économie à l’ère de la mondialisation », Presses de l’Université du Québec, 2006, 296 p.
Pour un résumé sur le site des PUQ.
Puis, un roman. Prix Renaudot 2004, remis à titre posthume puisque l'auteur est décédée au camp d'Auschwitz en 1942, Suite française est une oeuvre poignante paraît-il. Voici ce qu'on a écrit sur Irène Némirovsky :
« Elle a été encensée à la fois par Kessel et Brasillach, adulée par Cocteau et le milieu littéraire parisien, saluée dès son premier roman, David Golder, paru en 1929 -, puis adapté par Julien Duvivier. Née à Kiev en 1903, Irène Némirovsky vit en France depuis moins de dix ans lorsqu'elle envoie, par la poste, son manuscrit chez Grasset. Fille de banquiers juifs qui ont fui la révolution russe, elle connaît le répit et la notoriété durant l'entre-deux-guerres, se marie, donne naissance à deux filles et offre aux lettres françaises des bijoux comme Le bal. La guerre lui arrache à nouveau son foyer, puis la vie. Emportée sur les routes de l'exode, elle trouve refuge dans un village du Morvan, avant d'être déportée à Auschwitz où elle meurt en 1942. [...] » (Source : Lire) Enfin, lisez ce résumé chez l'éditeur.
Irène Némirovsky : « Suite française », Denoël, 2004, 448 p.
Figure emblématique de l'urbanisme, Jane Jacobs est morte. L'occasion de relire Death and Life of Great American Cities ?
À mettre dans les mains des masculinistes pour une petite branlette de l'esprit, le bouquin Le Premier Sexe (Denoël) de Éric Zemmour. Ce vendredi, la journaliste Josée Blanchette publiait une critique de ce pamphlet contre la féminisation de l'homme et de la société. La semaine dernière, Zemmour a pris une branlée à Tout le monde en parle, l'original, et je soupçonne qu'il en a joui. Alors, comme c'est toujours le cas lorsqu'il s'agit de ces provocs aux troubles hormonaux - l'habit ne fait pas l'homme -, on en parle ou on n'en parle pas ? Vous qui me lisez - depuis quand et pourquoi, je suis curieux... - croyez-vous que je suis adepte de la première ou la deuxième école ?
À coup sûr, moi, j'en parle, car même si c'est à leur satisfaction selon le célèbre adage « parlez-en en bien, parlez-en en mal, mais parlez-en », ce « premier sexe [qui] a la queue entre les jambes », pour reprendre le titre de Josée Blanchette, a le don de m'énerver ; derrière ces palabres, y a des mecs qui feront des femmes les boucs émissaires de leurs échecs. Or, messieurs, cessez de jouer les ados attardés (sic).
Parfois, j’arrive à me souvenir d’une lecture que j’ai faite suite à l’écriture d’un billet, comme si elle remontait à la surface. Ainsi, suite à ce billet, j’ai retrouvé un extrait que j’aime beaucoup sur l’esprit des lieux :
« Les hommes et les choses de leur vie – les lieux surtout – s’interpénètrent et se confèrent mutuellement une valeur ; certains lieux suffisent en eux-mêmes à tenir compagnie, parce qu’ils contiennent, comme les cercles dans le tronc d’un arbre, l’existence qui y a été vécue et les personnes qui l’ont partagée, contribuant à leur donner sens et forme. » (Magris, 2001 : 132)
En continuant, il y a cet autre morceau que j’ai arraché au bouquin, celui-là sur la notion d’interprétation et dont la finale est belle comme l’instant où le regard saisit un coin de ciel bleu :
« Les philosophies, les religions, la psychologie doivent d’une manière ou d’une autre comprendre, interpréter, exorciser, classifier la mort [j’ajouterais la vie qui lui est indissociable], émousser l’anomalie que constitue une réalité incompréhensible et irreprésentable, la faire rentrer à l’intérieur des digues du concept et de l’intelligence, comme la démesure du ciel s’encadre dans le châssis d’une fenêtre. » (Idem)
Source : Claudio Magris : Utopie et désenchantement, éd. Gallimard, coll. L'Arpenteur, 2001, 450 pages
« On constate aujourd’hui une mobilité géographique accrue des individus pour l’essentiel de leurs pratiques. La mobilité géographique change de multiples façons le rapport aux lieux des individus. En effet, on assiste à une recomposition des lieux familiers et des lieux étrangers pour les individus. Ce ne sont pas nécessairement les lieux proches qui sont les plus familiers. Cette recomposition se laisse appréhender de façon particulièrement claire dans le cas des pratiques touristiques. Par définition, celles-ci impliquent un changement de lieu : d’un lieu du quotidien vers un lieu du hors-quotidien ainsi que des pratiques de recréation, caractérisées par ce que Norbert Elias (1994) appelle un « relâchement contrôlé des contraintes sur l’émotion » : des activités « dé-routinisantes ». Ce « cocktail » est explosif en ce sens que les lieux touristiques pratiqués ne restent pas des lieux de « non-sens », mais participent de la façon dont les individus habitent les lieux géographiques du Monde. Non seulement, le lieu touristique peut être investi, « habité » au sens plein du terme, mais aussi l’expérience touristique change les manières d’être au quotidien. »
C'est grâce à une alerte Google, un courriel envoyé par le système lorsqu'un ou des mots-clé qu'on a préalablement choisis sont publiés sur le web, que j'ai découvert la fabuleuse revue EspacesTemps et l'article intitulé Les sociétés à individus mobiles : vers un nouveau mode d’habiter ? L’exemple des pratiques touristiques dont j'ai tiré l'extrait précédent.
Un long titre pour une idée assez simple : l'espace n'est pas neutre, car il est investi de valeurs. De prime abord, ça peut paraître ésotérique, mais disons qu’on associe des pratiques (de tourisme, de travail, de passage, etc.) à des lieux qui deviennent des espaces vécus en raison de l’expérience. L’auteur de l’article, Mathis STOCK, insiste sur le concept des pratiques qui mettent en cause des émotions ; il est vrai qu’on n’aborde pas un « lieu du quotidien » (franchir une place pour aller bosser) comme un « lieu du hors-quotidien » (la traversée de la même place en touriste) et vice-versa.
D’autre part, STOCK me rejoint quand il parle de « l’effet de lieu », soit « l’intervention de la qualité d’un espace dans les pratiques des individus, permettant ainsi la co-constitution de la pratique et du lieu ». Par exemple, j’écrivais dans l’introduction de mon mémoire de géographie que « la nature de ces relations [entre les citoyens et l’espace urbain] est susceptible d’être modifiée par certaines opérations de restauration ou de reconstruction urbaines » au sujet de la Place Royale de Québec dont la reconstitution a eu comme effet la muséification de l’espace ; de milieu de vie initial voué à la satisfaction des besoins primaires des résidents (se loger, y résider, s’y restaurer, etc.), la reconstitution d’un espace urbain tel qu’il était au 18e siècle en faisant table rase de l’évolution urbaine a conduit à la dite muséification, soit un décor pour touristes, si on résume grossièrement.
En terminant, voici un lien vers un autre article du même auteur, L’habiter comme pratique des lieux géographiques, toujours sur le même thème.
Non, l'urbaniste n'est pas mort. Je lis : Planning for Sustainable Development – the practice and potential of Environmental Assessment, un joyeux document de plus de 300 pages à la suite du 5th Nordic Environmental Assessment Conference, tenu à Reykjavik en 2003.
Trop tôt pour vous faire un quelconque résumé des vingt interventions d'auteurs, mais mentionnons simplement qu'au coeur des discussions, on disserte sur l'importance de la planification et de l'évaluation environnementale pour la mise en place de politiques de développement durable. Faut aimer, dira-t-on... ;c)
Puisque madame et Looange m'ont demandé de répondre à mon tour aux questions qui suivent, je me plie avec plaisir au désir de ces dames.
Combien lisez-vous de livres par an ?
J'ai ralenti depuis la fin de mes études. J'ai mes auteurs fétiches auxquels je demeure fidèle, mais le net et les possibilités d'abonnement à des hebdomadaires et des mensuels d'information occupent mon temps de lecture. Néanmoins, je lis environ une quinzaine de livres par an.
Quel est le dernier livre que vous ayez acheté ?
Ce monde qui vient de Alain Minc. Un essai.
Quel est le dernier livre que vous ayez lu ?
Lu et complété, Déplacements de Claudio Magris.
Listez 5 livres qui comptent beaucoup pour vous ou que vous avez particulièrement appréciés.
- Danube de Claudio Magris. Certainement le livre de ma vie. Pour les images qu'il évoque.
- Déplacements de Claudio Magris. Aussi pour les images qu'il évoque ainsi que ses coups de poings à l'existence.
- L'insoutenable légèreté de l'être de Milan Kundera. D'abord, pour son titre, l'un des plus beaux. Ensuite, pour l'amour, le paradoxe de l'atteinte et l'innaccessible. Finalement, pour Prague.
- Les aventures du brave soldat Chveik de Jaroslav Hasek. Pour son humour et son ironie.
- La Modification de Michel Butor. Pour l'audace de son style qu'on doit apprivoiser.
A qui allez vous passer le relais? Pourquoi? (3 blogueurs)
D'abord à Clément parce que j'apprécie son implication et qu'il est un ami. Ensuite à Promethee et Thierry parce qu'ils sont belges et ils aiment la bière... Plus sérieusement - mais la bière est un truc sérieux hein -, j'aime leur écriture à la fois teintée d'ironie et de sérieux.
Enfin, il est arrivé. Jeudi dernier, plus exactement. J'éprouve toujours un grand plaisir avec les mots de Magris et depuis la semaine, il a encore réussi à m'éblouir.
Quelques auteurs ont réussi à semer en moi, mais rares sont ceux dont les semences ont fait naître tant d'images, de souvenirs de lieux ou de projets devenus vains, ceux-là mêmes que je retrouve travestis en rêve selon Nietzsche ; le rêve véritable, c’est la capacité de rêver en sachant qu’on rêve, écrit alors Magris, lorsqu’il cite le philosophe et écrivain allemand.
Puis, il y a cet « indisible » ; mes mots seraient de vaines explications de sentiments, alors que les siens sont pour moi l’expiation non pas de pêchés ou de fautes, mais de mon impuissance à faire des rêves de Nietzsche des réalités de François. Sans le savoir, l’écrivain aux mots de papier est comme mon Arche sacré :
« Le fleuve de l’Histoire emporte et engloutit les petites histoires individuelles, le flot de l’oubli les efface de la mémoire du monde ; écrire, c’est aussi marcher le long du fleuve, remonter son cours, repêcher des existences naufragées, retrouver des épaves accrochées aux rives et les embarquer sur une précaire arche de Noé en papier. »
Claudio MAGRIS
Utopie et désenchantement
Traduit de l'italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau.
Gallimard, coll. L'Arpenteur, 2001, 450 pages.
Comme j'adore l'hiver, une copine m'a offert pour mon anniversaire un joli livre au titre évocateur : Flocons de neige. Chaque flocon est unique et il est une merveilleuse construction qui tombe sur nous :
« Très haut dans le ciel, un flocon de neige naît. Des branches cristallines poussent autour d'un noyau de poussière microscopique, formant ainsi des œuvres uniques. Son poids étant insignifiant, un cristal de neige met parfois des heures à tomber, pour finalement atterrir là où les micro-photographies de Patricia Rasmussen peuvent capter la beauté évanescente et la complexité de l'art de la nature.
Le plus merveilleux, c'est la manière dont les flocons de neige prennent des formes complexes et symétriques en l'absence de tout plan ou de tout code génétique qui en instruirait la construction. Comment en viennent-ils à adopter des structures si compliquées ? Où se trouve le génie créateur qui conçoit l'infinie diversité de leurs motifs ? Pourquoi n'y a-t-il jamais deux flocons de neige semblables ? Malgré ce mystère non résolu, cet ouvrage captivant nous fait mieux apprécier l'intime beauté des flocons de neige et la variété de leurs formes.
Flocons de neige
Kenneth Libbrecht
Photographies de Patricia Rasmussen
Éditions de l'Homme
2003
ISBN : 2761918754
J'attends impatiemment Utopie et désenchantement, l'essai de mon auteur fétiche Claudio MAGRIS que j'ai commandé par le net. J'ai trouvé cette critique qui m'a mis en appétit.
Utopie et désenchantement
Claudio Magris
éd. Gallimard
446 pages
2001
Certains aimeraient avoir quelques livres en plus...
« Toute connaissance comporte en elle le risque de l’erreur et de l’illusion. L’éducation du futur doit affronter le problème à deux visages de l’erreur et de l’illusion. La plus grande erreur serait de sous-estimer le problème de l’erreur, la plus grande illusion serait de sous-estimer le problème de l’illusion. La reconnaissance de l’erreur et de l’illusion est d’autant plus difficile que l’erreur et l’illusion ne se reconnaissent nullement comme telles.
Erreur et illusion parasitent l’esprit humain dès l'apparition de l'homo sapiens. Quand nous considérons le passé, y compris récent, nous avons le sentiment qu’il a subi l’emprise d’innombrables erreurs et illusions. Marx et Engels ont justement énoncé dans L’Idéologie allemande que les hommes ont toujours élaboré de fausses conceptions d’eux-mêmes, de ce qu’ils font, de ce qu’ils doivent faire, du monde où ils vivent. Mais ni Marx, ni Engels n’ont échappé à ces erreurs. »
Edgar MORIN, Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur
Voilà l'extrait d'un texte toujours pertinent d'Edgar MORIN sur le savoir, la connaissance et l'éducation. La lecture intégrale passe par ce clic.
Pigée chez Écrivains-voyageurs, une citation que j'aime bien :
« Pas de quoi se vanter quand vous la possédez puisque votre puissance n'est qu'un accident engendré par la faiblesse d'autrui. »
Joseph CONRAD, Le cœur des ténèbres.
J'ajouterais qu'elle est aussi l'illusion de certains.
Voillà qui résume bien ma vision de l'urbanisme et de l'architecture ; tous deux, non imperméables aux courants et modes, doivent être une « image construite de la culture ». L' article Un siècle d'architecture finlandaise introduit le rôle et l'influence des éléments de l'environnement comme principes bâtisseurs. C'est aussi ça, la culture.
« Dans un voyage, le premier pronom personnel est incertain, il se réduit presque à une convention grammaticale. Qui est celui qui voyage ? Le « je » du voyageur n’est guère plus qu’un regard, une forme creuse où s’imprime le moule de la réalité, un récipient qui se laisse combler par les choses, leur donnant – par son tempérament, sa nostalgie et ses inquiétudes – une forme, comme un récipient donne forme à l’eau qui la remplit. »
Claudio MAGRIS : « Tchitches et Tchiribires », Déplacements, Éditions La Quinzaine littéraire – Louis Vuitton 2002, collection Voyager avec…
Ce « je » qui écrit aujourd’hui en écho à Magris est comme tout Homme, une forme malléable et non définitive. De ses voyages, ce « je » se rappelle des pavés arrondis par l’âge ou de ces pierres posées corps à corps, sculptant des œuvres : le château d’une ancienne dynastie, le domaine de l’évêque ou du roi, le vieux pont sur lequel ont défilé des vaincus, parfois des vainqueurs. Plus modestes, j’ai vu ces petites maisons comme ces boîtes où chaque appartement est l’alvéole d’une famille. Des supports de vie comme des décors pour des hommes et des femmes qui font parfois qu’une journée et son lendemain, un territoire nous sourit, tandis qu’un autre jour, les lieux d’hier semblent nous assaillir, presque inhospitaliers. Essentiellement, nous ne sommes qu’un regard de voyageur, nomade ou sédentaire de sa terre, qui voit beaucoup plus avec le cœur qu’avec les yeux.
En m'abandonnant à la lecture de mon auteur fétiche Claudio MAGRIS, j'ai fait la connaissance d'une minorité européenne : les Sorabes, un peuple slave d'au plus 100 000 personnes vivant dans la région du Lusace en Allemagne. J'aime beaucoup découvrir de nouvelles cultures et le livre et les mots de Magris ont toujours su me faire pénétrer en elles, même si je n'y suis pas. Quand il décrit certaines d'Europe centrale qui m'ont toujours fasciné et attiré, que je les aie senties ou non sur place, je vois ces endroits. Du moins, je les imagine.
Puisque je ne connaissais pas les Sorabes, j'ai fait une petite recherche sur le net et j'ai trouvé eurominority, le site officiel l'Organisation pour les Minorités Européennes (OME), une association de promotion des minorités qui a pour objectif la diffusion d'informations sur les minorités européennes grâce aux recherches effectuées par un réseau de correspondants sur le territoire européen.
Mes sens sont marqués par quelques voyages vers cette Europe qu'effleurée. Avec Danube et Déplacements sous le bras, c'est Magris qui m'aurait guidé vers ces lieux comme des quêtes, mais devant l'inaccessible, ses mots sont un baume sur les miens.

Pour un féru d'actualité internationale comme je le suis, l'hebdomadaire Courrier international est un incontournable. J'adore la formule : repoduire des articles pigés dans la presse étrangère et les traduire en français lorsqu'ils ne sont pas écrits dans la langue de Molière. Ça permet d'avoir un autre son de cloche sur des dossiers et des enjeux internationaux. Par exemple, comment est perçu le conflit irakien dans les pays arabes. À la différence d'un Monde diplomatique dont la lecture est plus aride et costaude, Courrier international manie à la fois l'article de fond à la nouvelle plus légère. Je laisse le Monde diplomatique aux analystes politiques pointilleux ou pourquoi pas, au jeune dix-huit qui va à Paris pour la première fois de sa vie et qui l'achète pour aller le lire aux Jardins du Luxembourg pour se donner un peu d'importance... ;c) Oui, oui... J'ai fait ça...
Il y a deux ans, je m'étais abonné pour une période de douze mois à Courrier international, mais à raison d'une publication par semaine en plus des quotidiens, j'accumulais des retards et je lisais rapidement les numéros qui constituèrent rapidement un petit monticule. Il y a peu de temps, le journal est devenu disponible en version PDF : téléchargement internet, abonnement moins cher, pas de papier gaspillé, lecture plus souple et même la possibilité de sélectionner et d'en extraire du texte et de photos. C'est une formule que j'ai adoptée il y a quelques mois avec le journal Le Devoir, édition week-end, et je fais le test avec l'hebdomadaire pour une période de trois mois. De plus, on a accès aux archives du journal.
J'ai finalement accroché Chveik au mur... C'est une marionnette achetée à Prague et qui représente un personnage célèbre de la littérature tchèque, le soldat Chveik. Le roman, qui s'intitule simplement « Le brave soldat Chveik », dépeint les aventures d'un soldat tchèque naîf et nigaud, voire imbécile, durant la 1re guerre mondiale. Le roman est une satire amusante du militarisme et à mon avis, un témoin de l'humour tchèque. Pour en savoir plus sur l'oeuvre et son auteur, Jaroslav Hasek, voir cet article.
![]() | Hasek, Jaroslav : « Le brave soldat Chveik », Éditions Gallimard, collection Folio, no. 676, 384 pages, ISBN : 2070366766 |
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J'aimerais conclure ce petit voyage à Kamouraska par ce magnifique texte sur le fleuve St-Laurent. Un fleuve qu'on admire, sur lequel voguent des rêves d'hommes et de femmes, où ses rives sont porteuses de multiples réalités de populations et dans lequel je me suis souvent perdu pour mieux vivre la vie qui s'écoule.
Ce texte est de Marc CHABOT, écrivain, essayiste, parolier et ami. Il l'a écrit et lu dans le cadre des festivités du 325e anniversaire de fondation de la seigneurie (1) de Kamouraska en 1999.
Merci à Marc d'avoir autorisé sa publication.
Le fleuve
Il y a des jours où je ne le vois pas. Alors, je sais qu’il me manquera du bleu. J’ai besoin de ce bleu. J’ai besoin de cette immensité en moi.
Partager avec les autres le beau et le bleu du fleuve.
C’est un paysage dans l’âme.
Le fleuve nous habite comme une idée. Il est tout aussi important que le sang qui coule dans nos veines.
Il y a des dizaines de fleuves. Celui de la baie de Beauport. Celui de l’île d’Orléans. Celui de l’île aux Grues. Celui de Montréal. Celui de Trois-Rivières et celui de Baie-Comeau et celui de Kamouraska.
Combien de rêves flottent sur ces eaux ? Des rêves qui se sont faits bateaux, bouteilles et goélettes. Des rêves qui sont devenus voyages, fuites et découvertes.
Une ligne d’eau que l’on suit dans nos villages et nos villes.
Une ligne d’eau qui est une ligne de vie.
Mes pieds qui s’enfoncent dans le sable de la grève.
Le bruit que font les vagues.
Une femme qui marche à mes côtés.
Un ami qui ne sait pas encore en voir toute l’étendue.
Je ne sais que m’asseoir devant.
Je suis d’une génération urbaine. De ceux et celles qui ont réduit le fleuve à un paysage.
Sur le quai, un enfant lance sa ligne. Il y a peut-être moins de poissons qu’avant, mais il peut y capturer quelques rêves et notre histoire.
À Kamouraska.
Sur le bord d’un quai qui aurait besoin d’être rénové.
Ils viennent en grand nombre pour parler. Ils viennent pour faire silence. Des gens du village et les autres.
Le soleil tombe et nous le regardons tomber. Nous le regardons s’enfuir derrière les montagnes de Charlevoix.
Lentement.
Parfois camouflé derrière des nuages, parfois rouge comme un feu qui refuse de s’éteindre.
Il n’y aura aucun coucher de soleil identique.
Ils seront tous différents. Mais je voudrais les voir tous. Je voudrais pouvoir marcher ici chaque soir.
La fin du jour y est apaisante.
C’est une invitation à la mer. Une invitation à l’infini du regard. Une invitation à plus loin que nous.
L’au-delà terrestre, peut-être. L’au-delà de l’humanité.
De Kamouraska on peut comprendre que le regard peut se perdre dans plus grand que lui. Comme l’homme qui tombe en amour, comme la femme qui tombe en amour. Les humains tombent en amour en même temps qu’ils s’élèvent vers plus grand qu’eux.
Parfois vient un poème, parfois vient un enfant. Le poème et l’enfant, il nous faudra apprendre à les mener au plus loin d’eux-mêmes.
Le plus loin de nous est parfois tout près de nous.
Le plus loin de nous est parfois tout près de nous.
Marc Chabot
8 août 1999
(1) Grosso modo, la seigneurie est d'abord un ancien système politique mis en place par le régime français en Nouvelle-France à partir du 17e siècle. C'est aussi un découpage du parcellaire où les terres sont divisées en longues bandes étroites avec un accès au réseau fluvial. Pour en savoir plus.
En complément du billet qui portait sur le palmarès météorologique canadien d'Environnement Canada, voici un article assez drôle du journal La Presse qui se fait un peu l'écho des propos que je tenais. Du moins dans le ton ;-)
(Merci à Julie TELLIER pour le tuyau)
Vive la canadienne
Voilà l'argument décisif contre la souveraineté, que tous les fédéralistes attendaient. Montréal est la ville où le climat est le plus "canadien", établissait cette semaine une étude d'Environnement Canada. Et dire qu'au référendum de 1980, Jean Chrétien invoquait les Rocheuses comme symbole du Canada. Exit les montagnes, vive le climat!
La clé de ce succès, c'est la variété: les Montréalais expérimentent toutes les conditions météorologiques, froides, chaudes, orages, verglas, poudrerie. "Un peu de tout, mais peu d'extrêmes", résume Environnement Canada. Peu d'extrêmes? Avec un thermomètre qui monte et descend, entre décembre et août, de plus de 60 degrés centigrades? Mais nos hivers n'ont rien à voir avec ceux de la ville la plus froide, Yellowknife, qui affiche une température moyenne de - 28.9 degrés centigrades. Nos étés sont surpassés par ceux de Kamloops: température moyenne 27 degrés. En consultant le palmarès, on constate qu'il pleut beaucoup à Prince Rupert, qu'il neige abondamment à Val d'Or et qu'il tonne souvent à Windsor. Victoria remporte la palme du climat le plus agréable.
Déjà, nous étions obsédés par le temps qu'il fait: les récriminations contre les conditions météo constituent probablement le second sport national des Québécois après le hockey. Avez-vous déjà remarqué le nombre de minutes à la télé, le nombre de pages dans le journal qui sont consacrées au temps qu'il fait? Et maintenant, avec ce diable de palmarès, la météo risque de faire irruption... en politique!
Source : Katia GAGNON, journal La Presse, 2 octobre 2003.
Les Américains aiment parfois (souvent ?) se livrer à un chantage honteux avec le Monde. Depuis que les conservateurs de Bush sont à la tête du pays, avec leur bible sous le bras et leur God cité à tous vents, ils prennent des décisions que qualifierais d'odieuses. Sur le site web de la BBC, j'ai lu un truc qui me dérange : nos voisins lient maintenant l'aide au planning familial pour les pays africains si seulement ces derniers s'engagent à ne pas informer ou proposer l'avortement aux femmes.
Extrait :
The lives of thousands of women and children in Africa are being put at risk as a result of a change in United States foreign aid policy, healthcare groups say. The Global Gag Rule - introduced by the US two years ago - prohibits family planning assistance to any non-government group that performs or offers counselling on abortion. But a new study published by reproductive health-care organisations - based on research in Ethiopia, Kenya, Zambia and Romania - says the rule has left some communities with no health care provision at all.
Source : BBC
Je l'ai dit à plusieurs reprises et je le répète : j'adore l'écriture de Claudio MAGRIS. L'extrait qui suit a été puisé en préface du livre, qui à elle seule, est un voyage fantastique au coeur de la vie. J'ai déjà partagé les mots qui suivent avec une personne qui m'est chère et aujourd'hui, je tenais à les faire connaître sur mon cybercarnet.
«... la possession présente de sa propre vie, la capacité à vivre l'instant, chaque instant, et non uniquement les instants privilégiés et exceptionnels, sans le sacrifier au futur, sans l'anéantir dans les projets et les programmes, sans le considérer simplement comme un moment à vite faire passer pour atteindre quelque chose d'autre. On a presque toujours, dans sa propre existence, trop de raisons d'espérer qu'elle passe le plus rapidement possible, que le présent devienne encore plus vite le futur, que demain arrive au plus tôt, parce qu'on attend avec angoisse le verdict du médecin, le début des vacances, l'achèvement d'un livre, le résultat d'une activité ou d'une initiative, et ainsi l'on vit non pour vivre mais pour avoir déjà vécu, pour être plus proche de la mort, pour mourir. »
Claudio MAGRIS : « Déplacements », préface, Éditions La Quinzaine littéraire – Louis Vuitton 2002, collection Voyager avec…, 2003.
Deux communautés linguistiques, un éternel bourbier constitutionnel... Voici le Canada.
Alors, imaginez un territoire où se côtoient des dizaines de communautés culturelles et linguistiques, où on retrouve des haines historiques exacerbées par les uns et les autres, puis une guerre toute récente presque tribale qui a fait des milliers de victimes. Ça, c'est l'ex-Yougoslavie et tout le territoire des Balkans qu'on qualifie à juste titre de poudrière.
Le Monde diplomatique vient de publier sur son site web un article intitulé Les « petits peuples » oubliés des Balkans qui trace un portrait actuel de la région. Y a cette carte qui illustre très bien la complexité ethnique de la région et son grand intérêt pour les passionnés de géopolitique.
Dans un billet qui date de quelques semaines, je faisais part de toute mon admiration, l'amour, que j'ai pour l'écriture de Claudio Magris. J'annonçais la lecture prochaine de son dernier ouvrage intitulé Déplacements qui rassemble plusieurs textes qu'il a commis dans les quinze dernières années. Jusqu'à maintenant, je suis séduit à nouveau par les mots de cet auteur et je tenais à mettre sur ce carnet un extrait du livre. En voici un assez court que j'ai trouvé particulièrement touchant. J'ai déjà partagé ce magnifique petit texte avec quelqu'un et aujourd'hui, je le mets sur le net.

Claudio MAGRIS : « Déplacements », Éditions La Quinzaine littéraire – Louis Vuitton 2002, collection Voyager avec…, 2003.
Pour tous ceux qui s'intéressent à la question du débordement des grandes zones urbaines sur les espaces périphériques et de ses conséquences, l’IAURIF publie un dossier sur ce sujet dans le numéro récent de ses Cahiers de l’IAURIF.
Franges des métropoles - Des territoires de projets
Les Cahiers de l’IAURIF, n°136, 2003
Modelés par l’extension spatiale des villes sur les espaces ruraux, souvent déstabilisés, « rurbanisés », les territoires qui composent les franges des métropoles (Ceinture verte ou « Green Belt » « Groen Hart » ou « Grünzüge ») font l’objet de politiques innovantes. Sous l’appellation de renaissance urbaine en Angleterre ou de renouvellement urbain en France, la requalification de ces territoires hybrides est devenue une priorité. La plupart des métropoles européennes s’efforcent d’instaurer une dynamique périurbaine et d’opposer à la dialectique centre/périurbanité un véritable « système » métropolitain, indispensable à leur propre équilibre. La tâche des territoires est double : réussir la conquête d’une identité propre et d’une polyvalence urbaine, économique et sociale. Pour y parvenir, ont-ils les moyens de se doter d’un projet local durable, compatible avec une stratégie d’échelle régionale ?
Ce numéro des Cahiers de l’IAURIF, pour répondre à la question, présente les expériences de plusieurs pays européens dont les échanges et les travaux ont abouti à une « Déclaration pour l’avenir des franges des métropoles » et à un recueil de bonnes pratiques. Dans le cadre de l'initiative communautaire INTERREG II C financée par le Fonds Européen de Développement Régional (FEDER), le projet " Franges des métropoles ", initié par l’IAURIF dès 1998, a en effet réuni les cinq régions urbaines du nord-ouest de l'Europe : l'Ile-de-France, le Sud-Est anglais, la région de la Ruhr, la Province de Hollande méridionale et la région Rhein-Neckar. Ces régions se sont donné pour objectif de définir ensemble, grâce au transfert d’expériences, une stratégie de planification, axée sur de nouvelles méthodes et de nouveaux outils de gestion et d'organisation des territoires. Elles démontrent les vertus d’une approche intégrée des politiques d'habitat, de développement économique, d'équipement, de déplacement et d'environnement. Soutenir la vitalité économique et sociale des communes rurales est une priorité pour le Sud-Est anglais comme pour les parcs naturels régionaux en Ile-de-France.
La première partie de ce Cahier donne une synthèse des cadrages régionaux et locaux ainsi que des visites de terrain. La seconde partie présente une analyse ordonnée autour de quatre thèmes complémentaires : préservation, requalification et gestion des espaces agricoles et naturels péri-urbains- interaction ville-campagne dans ses dimensions sociales, économiques et spatiales- maîtrise des déplacements et réduction de leur impact environnemental, - institutions et méthodes d'organisation et de gestion des territoires périurbains.
La synthèse du séminaire transnational par lequel s’est conclu le projet, complète ce panorama. Au cours de ce séminaire trois thèmes ont fait l'objet d'ateliers animés par chacun des partenaires du projet :-parcs régionaux et ceintures vertes, -articulation entre vision stratégique d'échelle régionale et démarches locales, - approches intégrées pour un développement durable.
(Source : IAURIF)
Pour en savoir plus sur cette publication, voir le site de l'
IAURIF
Je l'attendais depuis longtemps ce nouveau Magris. Tellement impatient que je n'ai pu attendre que mon libraire le commande et le reçoive. Parfois, ça peut être long. Alors j'ai profité de l'occasion que ma « matante-chanteuse » se produise à Paris pour lui demander de faire un détour par la FNAC ou quelconque librairie pour me l'acheter. Finalement, elle l'a pêché dans une librairie de Quimper et maintenant, je l'ai. Vais alors le lire.
En attendant de vous donner mon opinion et faire une petite critique sur le bouquin, voici ce qu'en pense Lionel BEDIN de l'excellent site « Un livre dans le sac à dos ! » (Voir section Liens web...) :
Claudio MAGRIS – Déplacements
«La réalité n’est qu’une façade du présent.»
Magris est l’un de ces écrivains « à qui il arrive de vivre plus ou moins longtemps ailleurs que chez eux, dans un autre espace-temps. » Suivons-le donc, de la route de Don Quichotte au palais de Raskolnikov. A Madrid ou Barcelone, aux Canaries ou aux îles Fortunées, à Londres ou à Berlin, et bien sûr en des lieux et sur les traces de personnages chers à l’auteur : la Forêt Noire, Hanovre, Goethe, Ludwig et ses châteaux rêvés, le Danube, Zagreb, l’Istrie, la Bisiacarie, l‘Adriatique, Prague et le pont Charles, la Mitteleuropa et son « histoire labyrinthique », pour finir par un détour en Scandinavie et un saut en Australie. Tout comme ces « aventureux navigateurs des mers indéchiffrables de la vie », Magris nous trimballe dans des déplacements géographiques, mais aussi dans le temps.
Beaucoup de lieux, de villes, de villages, de rencontres, de personnages, parfois inattendus, d’histoires, petites et grandes, parfois violente : c’est le style de Magris, sorte de nomade intemporel, qui interroge le temps, l’Histoire et les paysages (l’espace) pour en restituer avec beaucoup de détails et de précision, « une précision grotesque », comme il le dit lui-même, une « épopée des petites choses » qui, en apparence insignifiantes, forment un tout et finissent par donner un sens à ce qu’il voit et raconte. Tout est important : un meuble ancien, une histoire colportée de bouche à oreille, un reportage, une photo : tout s’imbrique, tout se superpose, comme des couches archéologiques, et finalement ce qui semblait disparate trouve sa résolution et son sens. Comme dans le bureau de Schönberg, « maestro et créateur de dissonances, on perçoit l’importance de l’harmonie. »
Rares sont les livres comme celui-ci, dans lesquels on se plonge sans retenue, intéressé, heureux d’apprendre quelque chose. Car avec Magris il n’y a pas un seul instant d’ennui, c’est intelligent, c’est bien écrit. « Le voyage est un incessant préambule, un prélude à quelque chose qui est toujours encore à venir et toujours derrière le prochain coin de rue. » Soit. Partons, alors. Non sans cet avertissement : rien de plus temporel que le récit de voyage. « Les pages de voyages sont caduques par excellence, parce qu’elles sont le récit et le portrait d’un moment particulier, d’une réalité aussitôt enfuie. » Ce qui n’est pas un problème : c’est justement ce que nous attendons d’une relation de voyage ! (Le livre contient d’ailleurs de nombreuses réflexions sur le voyage et le voyageur, acteur ou spectateur, qui devraient figurer dans toute anthologie.) Un livre de base, indispensable. (Lionel BEDIN, Un livre dans le sac à dos !)
Les premières lignes de Le Pays sans nom :
« Il est curieux de se retrouver dans un pays riche comme celui-ci d’une histoire et d’une culture pluriséculaires et qui, depuis quelques semaines, n’a pas vraiment de nom. Après la séparation de la Slovaquie, Prague est la capitale d’un Etat, la République Tchèque, qui se cherche une appellation, un mot à écrire sur les cartes de géographie et à utiliser dans la (sic) langage quotidien. »
Traduit de l’italien par Françoise Brun ; éditions La Quinzaine littéraire – Louis Vuitton 2002, collection Voyager avec…
Mercredi, je me suis amusé à explorer le site internet de la Ville de Québec question de voir ce qu’il a dans le ventre. Je suis allé un peu partout en cliquant ici et là. En entrant dans la section Communiqués de presse, mon attention a été attirée par le communiqué Vers un développement durable. De 2002 à 2005, au-delà de 225 millions $ investis dans Limoilou . Je m’y suis arrêté, car j’ai toujours trouvé drôle la manière dont on traite cette notion. On dirait que dès que c’est vert, les acteurs publics parlent de développement durable et on remarque des mots qui sonnent souvent et qui reviennent presque à tout coup. Le texte n’y fait pas exeption : qualité de vie, amélioration de l’environnement, planification, gestion, positif et concertation. Bref, le développement durable c’est chic, à la mode et surtout fourre-tout. Je retiens surtout le dernier mot : concertation. Et qui dit concertation, dit processus de consultation, mais aussi son aboutissant, la prise de décision.
La ville est une communauté aux intérêts divers que les pouvoirs en place doivent concilier et en ce sens, le développement durable appelle à l’idée de la gouvernance pour son succès. L’Observatoire universitaire de la Ville et du Développement durable de Suisse publiait dans son journal Vues sur la ville un dossier intitulé Gouvernance urbaine et durabilité qui rend compte de l’importance de la gouvernance dans la conciliation des valeurs et des intérêts mis en cause par le développement durable, mais surtout dans leur arbitrage.
D’abord, deux approches sont populaires dans la gouvernance. La première, dite normative, renvoie à une approche style management (normes, analyse des politiques, efficacité de l’action) tandis que celle analytique privilégie l’évaluation des transformations de l’action publique territoriale. Elle permet de comprendre la coordination des actions et leur acceptation chez les différents acteurs.
En ce qui a trait spécifiquement à la gouvernance urbaine, l’auteur précise que « ce qui est en jeu [c’est] la possibilité et la capacité des acteurs urbains à mettre en œuvre des politiques, en particulier de développement économique, mais aussi d’aménagements urbains, à travers leur capacité à intégrer les divers groupes sociaux et politiques et à produire des visions partagées du développement urbain. » (LERESCHE J.-PH.) Bref, privilégier la gouvernance c’est chercher l’adhésion du plus grand nombre.
Noble ambition qu’est le consensus ! Mais à mon humble avis, la gouvernance urbaine a ses limites. Par exemple, accoucher de compromis est parfois néfaste, car ils peuvent compromettre la qualité des décisions. On sait que le développement durable nécessite des changements dans nos « façons de faire », des changements douloureux pour certains et qui demandent des efforts. Pensons seulement à notre type d’habitat disséminé et éparse, l’étalement urbain ou notre dépendance à l’automobile. D’où l’idée d’avoir des citoyens et des décideurs éclairés qui se feront les apôtres de changements de valeurs.
Je faisais mention ces derniers jours du forum sur l’avenir de Québec qui s’est tenu en fin de semaine dernière. Parmi les premiers constats on parle de l’importance d’un aménagement urbain intégré ou si vous préférez, de planifier la ville comme un système où les décisions prises dans un domaine ont un impact sur un autre. C’est peut-être ça en partie le développement durable et que la Ville doit assimiler et appliquer. Loin d’être une mince tâche, j’en conviens, mais il s’agit de semer pour pouvoir éventuellement récolter.
Observatoire universitaire de la Ville et du Développement durable : Vues sur la ville. Dossier gouvernance urbaine et durabilité, no. 3, juin 2002.
Claudio Magris:
Aux sources du Danube
Par Evelyne Pieiller
magazine littéraire n°262 -
Février 1989
Claudio Magris a descendu le Danube, comme Wilhelm Meister a traversé l'Allemagne : pour aller à la rencontre de soi, par la découverte des autres. "Danube" est un récit de voyage, il peut également être utilisé comme un merveilleux guide, mais c'est avant tout une réflexion morale, l'acte d'un homme qui entreprend de se demander ce que signifie, tout uniment, une vie d'homme. Avec "Danube", Magris entreprend le grand voyage qui mène de l'affirmation de son identité à la fascination pour l'étrangeté du monde, de l'exploration du monde à la nécessité de se trouver un centre, une règle, une éthique.
Ce n'est évidemment pas par accident que ce vagabondage initiatique choisit le Danube pour se déployer. Au fil des 3000 kilomètres qui mènent de sa source, en Forêt Noire, au delta, en Mer Noire, ce fleuve, beau comme l'archétype même de tous les fleuves, dit le temps qui passe, et les légendes qui le transmettent. Il dit l'Histoire qui bouleverse, et la pérennité têtue des paysages, les brutalités infligées aux peuples, et leur grandeur. Parce qu'il coule à travers toute la Mitteleuropa, il est le symbole magnifique des mondes qui s'effondrent, et qui se refont. Mais ce que Magris va chercher le long de ses berges, c'est moins le souvenir d'un grand Empire qui s'est décomposé, que les traces de ce qui fut, les mélanges qui s'y opérèrent, la singularité de chaque coin de terre.
Magris, dont on sait qu'il est un spécialiste de l'ère des Habsbourg et de la culture autrichienne fin de siècle, qu'il a écrit des études importantes sur W.Heinse et sur Roth, ne pratique pas ici le regret. Ce qui lui importe, ce sont les questions que pose un double mouvement : celui du temps, celui des frontières. Il ne s'agit en aucun cas pour lui de le déplorer, mais tout au contraire, de transformer ce qui pourrait s'y dire de possibilité d'effacement, en affirmation du pouvoir de la mémoire, et en célébration discrète du grand jeu déroutant du vivant. Il descend le fleuve, il salue, ville par ville, le formidable poids du passé, mais c'est pour en voir la particulière beauté aujourd'hui. Tout au long du Danube, c'est moins aux écrivains qu'il fait référence, qu'au génie du lieu, tel que l'ont inventé les faits réels, les anecdotes, les gens, tel aussi, parfois, que subitement il s'offre à lui, Magris, au détour d'une rue, ou dans un café, saisi par son regard à lui, sa disponibilité, son propre réseau d'images. Magris n'entend pas proposer un Baedeker danubien, même littéraire. Il va, il se laisse porter par les méandres du fleuve, il se laisse envahir par ses souvenirs, par la mémoire commune, il se situe, et se dépouille, pour mieux lentement appréhender l'essence de cette vieille Europe du milieu, et écouter ce qui en lui fait écho à la fin de la Cacanie, et à sa métamorphose en petits Etats compliqués.
Magris se promène, de petits chapitres en petits chapitres, fait la pause, commente ses réactions, se laisse, splendidement, inquiéter. Tout "Danube" tient dans la conjugaison du bonheur pris à regarder, à décrire, à "lire" le paysage, et du vertige devant la question de la sagesse à faire advenir en soi, alors que l'Histoire exhibe sa folie. Magris n'est jamais là où on l'attend. Il glisse sur Vienne, il se contente de quelques allusions à Musil ou Roth, alors qu'il rêve tranquillement autour de Stifter, et est exactement fasciné par la multiplicité des
langues en Roumanie. Mais c'est que Stifter, le grand romancier autrichien, lui parle d'un rapport à la vie, humble, obstiné, qui se satisfait de regarder l'arbre d'en face et de transformer ce simple regard en action de grâces, c'est que les vingt-quatre groupes ethniques de la Volvodine, le hongrois, le serbe, l'allemand, le slovaque, l'ukrainien, le yiddish, présents en Roumanie, lui évoquent un passé insurmontable, une richesse irréductiblement vivante, malgré tous les efforts contraires, une diversité fabuleuse que rien jusqu'à maintenant n'a pu tuer. Plus que l'effacement, c'est la trace qui lui importe. Tout ce qui fait résistance au néant. A l'oubli. A l'indifférence. A la neutralisation des valeurs.
Magris ne parcourt pas la Mitteleuropa pour nourrir sa nostalgie. Tout au contriare, il la définit comme "une grande civilisation de la défense, des barrières opposées de la vie", pour lui "la culture danubienne est une forteresse", et quand il fait allusion à un de ses héros, Musil, c'est pour remarquer qu'il "n'aurait jamais pu écrire l'Evangile", alors que "Dostoievski y est presque arrivé". Magris n'est pas vraiment un ardent défenseur de la vieille Europe du centre, il lui reconnait sa force d'ironie, son élégance, mais il n'est pas sûr que c'est lui qui permettra, à lui, homme de cinquante ans, homme de livres, citoyen d'un monde effrayant, de vivre. Ce qu'obstinément il traque, c'est l'horreur du mépris, la crainte de l'autre, l'étranger, la toute-puissante bêtise. Ce qui est omniprésent, dans ce Voyage, c'est le nazisme, de Céline à Heidegger, d'Auschwitz aux vieux juifs qui, à 80 ans, écrivent, pour la première fois, des poèmes. Toute la beauté de ce livre tient à la souffrance discrète de Magris, à cette butée contre l'enfer, à cette obsession de la mort, de la mise à mort, qu'il repère aussi bien dans l'indifférence qu'on éprouve envers les formes de vie animales, que dans le renoncement à la réflexion.
Le Danube est, littéralement, un pré-texte : il lui permet de faire jouer toutes les données qu'il possède, toutes les amours et ses indignations, de les faire converser avec les données du réel, détail livresque ou contemplation, pour tracer le champ de ses perturbations, et chercher un apaisement. Mais ses perturbations, il nous les donne, il les fait nôtres. Il les fait nôtres en cassant les fantasmes autour de la Mitteleuropa, en privilégiant son "babelisme", en rappelant les chagrins des peuples, en insistant sur leur extravagante incompréhension les uns des autres, en faisant trembler les frontières. Il les fait nôtres en nous invitant à suivre le cheminement mental d'un homme, dans sa pluralité, dans ses contradictions : au long d'un monologue intérieur tramé de faits, d'informations érudites ou bizarres, qui dérivent vers une émotion, puis se construit une théorie, et on continue. Il y a là un courage et une liberté fastueuse, qui suscitent à la fois une rêverie joyeuse, et le retour sur soi.
Quand on apprend que le Delta est le royaume des Lipovènes, ces Vieux-Croyants venus jadis de Moldavie parce qu'ils refusaient de croire au même Dieu que le Tsar, qu'un ingénieur a consacré sa vie au Danube, sur lequel il a écrit 2614 pages, qu'il y a là-bas un tout petit coin de France, réservé à la tombe vide de La Tour d'Auvergne, on est heureux. On flâne dans un immense roman, tout en tours et détours. Quand on lit que la syntaxe de Jean-Paul est à l'image de l'Allemagne d'alors, tout en particularismes, close sur son village, et dépourvue de centre, on est stimulé. Et, ayant ainsi accès à notre propre pouvoir de rêverie douce et d'organisation de notre réflexion, nous sommes prêts à entendre cette voix qui, modestement, radicament, se demande comment penser l'atrocité, la douleur, comment vivre la peine, comme vivre, tout court. Magris est un contemporain : c'est dire qu'il ne se remet pas du deuil de la totalité, de l'impossibilité des synthèses globales, tout en reconnaissant leur leurre. C'est dire aussi qu'il sait qu'un homme, c'est une mémoire double, la sienne propre, et celle de son temps, et qu'il faut se débrouiller avec ça. Il n'y a plus de héros, parce que tout le monde l'est.
Le récit de Magris a des accents comparables à ceux de Walter Benjamin. Il faut faire du savoir un acte, lire le monde et se lire semblablement, tout en restant ouvert à l'étrange confluent où l'individu devient impersonnel, tout comme le Danube, gros de milliers de ruisseaux, devient le Danube, puis se perd dans la mer. Magris est un mystique d'aujourd'hui : nerveux, laconique, il cherche la joie, et la dignité. Au terme du parcours, on a fait un chemin qui, du passé jusqu'à maintenant, de la littérature aux échos de village, du génocide à l'idiotie banale, de l'"illumination" devant un visage ou une place au détail d'une colonne, nous permet de regarder avec plus de défiance l'individu multiple que nous sommes. "Danube" est le livre du milieu du chemin, du milieu d'une vie : il est porteur de gaieté et de trouble, comme un Montaigne électrisé.